Le départ de Suzanne Fortier

La principale quittera ses fonctions à la fin du mois d’août 2022.

Alexandre Gontier | Le Délit

Le 7 janvier dernier, la principale et vice-chancelière de l’Université McGill Suzanne Fortier a annoncé qu’elle quittera ses fonctions le 31 août 2022, soit un an avant la fin de son deuxième mandat. « Après près d’une dizaine d’années dans ce rôle, le moment est selon moi opportun pour passer le relais à notre prochaine ou prochain leader, qui façonnera l’avenir de notre Université », a déclaré la principale Fortier lors d’un communiqué de presse publié le 7 janvier. 

Interrogée par Le Délit sur le départ prématuré de la principale, la relationniste Frédérique Mazerolle a expliqué que la décision appartenait à Dre Fortier « et [qu’elle] a été prise après mûre réflexion ». Quant à l’avenir de l’Université, la principale espère que son départ sera l’occasion pour McGill de se renouveler en établissant de nouveaux objectifs et de nouvelles ambitions sous la gouverne d’un nouveau principal. Un comité consultatif sera formé au cours des mois à venir pour identifier et recommander des candidatures au Conseil des gouverneurs. 

La fin d’une époque

Dre Fortier, ancienne présidente du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG), occupe le rôle de 17e principale et vice-chancelière de l’Université depuis septembre 2013. 

Dans son échange électronique avec Le Délit, la relationniste Frédérique Mazerolle a souligné « le leadership » de la principale Fortier pour façonner le profil international de l’Université. Lors d’une entrevue avec The Globe and Mail, le président de l’Association des professeur·e·s et bibliothécaires de McGill (APBM) Andrew Kirk faisait l’éloge de la principale. Selon lui, Dre Fortier s’est montrée « une bonne diplomate » qui a bien représenté l’Université lors des échanges entre le gouvernement du Québec et les étudiants étrangers, alors que McGill était perçue comme une institution anglophone et donc écartée du Québec. En effet, à la suite de sa victoire rectorale en 2013, Suzanne Fortier était la première rectrice francophone de l’histoire de l’Université.

→ Voir aussi : Une table ronde de 2014 avec Suzanne Fortier et la presse étudiante

« Je pense qu’on se souviendra d’elle pour avoir orienté McGill vers la bonne direction »

Andrew Kirk, président de l’Association des professeur·e·s et bibliothécaires de McGill 

Les deux mandats de Suzanne Fortier ont été marqués par plusieurs nouveautés. 2019 a vu le changement du nom des équipes masculines sportives, auparavant appelées « Redmen » et maintenant connues sous le nom de « Redbirds ». L’automne dernier, l’administration a ouvert un nouveau Bureau de la médiation et des signalements. En termes de politique environnementale, l’administration de Fortier a annoncé un plan d’action en avril 2020 qui vise à diminuer l’empreinte carbone globale des investissements faits par l’Université. La stratégie prévoit notamment la carboneutralité d’ici 2040. La même année, l’administration annonçait son plan de lutte contre le racisme anti-noir.

Or, ces changements ne se sont pas concrétisés sans embûche et ont parfois attiré la critique au sein même de la communauté mcgilloise. La feuille de route de Suzanne Fortier n’est pas sans détour ni faux pas. 

« La feuille de route de Suzanne Fortier n’est pas sans détour ni faux pas » 

Un règne controversé 

Tout comme sa prédécesseure, Heather Munroe-Blum, Suzanne Fortier a vécu plusieurs controverses pendant son mandat.

Lors d’une entrevue avec Le Délit, Richard Gold, professeur de la Faculté de droit de l’Université McGill, a fait mention du mécontentement de la communauté mcgilloise vis-à-vis de l’administration et de sa gestion de la pandémie. Il soulève d’emblée le manque de transparence avec la communauté et le rejet de l’avis des experts de la santé concernant les mesures sanitaires. Il souligne également des tendances administratives autoritaires et centralisées. 

« Ça nuit à la confiance, mais ça nuit aussi à l’aspect innovateur des profs et des étudiants. Qui va prendre un risque si [l’administration] centrale va arbitrairement dire non ? »

Richard Gold, professeur de la Faculté de droit de l’Université McGill

→ Voir aussi : La gestion de la période d’examen sous le feu des critiques 

Selon lui, la décision d’avoir des examens en présentiel tombait sous une rhétorique d’amélioration des relations entre McGill et le gouvernement du Québec, qu’il juge caractéristique de l’administration Fortier. L’Université suit le gouvernement même « si ça n’apporte rien à McGill, même si ça [a] un effet négatif sur la communauté. » 

Durant la première année du mandat de Suzanne Fortier, le manque de transparence de l’Université sur ses dépenses a fait l’objet de grands débats, notamment sur ses relations financières ambiguës avec l’Armée canadienne. L’implication de McGill dans la recherche sur la construction d’armes avait notamment été contestée par le mouvement Démilitarisons McGill.

→ Voir aussi : Quel chemin pour McGill ? 

En 2017, elle était aussi sous le feu des critiques lorsque le professeur Andrew Potter, alors directeur de l’Institut pour l’étude du Canada, a démissionné à la suite d’une controverse entourant un article qu’il avait publié dans le magazine Maclean’s. L’article portait sur le « malaise social » du Québec et décrivait les Québécois comme essentiellement asociaux. 

La principale est également surnommée « Big Suze » par la communauté mcgilloise, partiellement en raison de son salaire élevé. En effet, le 10 décembre dernier, le Journal de Québec révélait qu’elle avait touché un salaire de 860 000$ au cours de la dernière année, ce qui lui avait attiré l’ire de politiciens de l’Assemblée nationale. La controverse est survenue alors que l’Université venait tout juste d’annoncer la fermeture d’un programme de français, invoquant « les besoins du marché ». La pandémie ayant amené son lot d’obstacles et de risques pour les employés de l’Université, le corps professoral et la population étudiante dénonçaient, selon eux, le caractère absurde de la rémunération.

→ Voir aussi : Fermeture d’un programme de français : McGill invoque « les besoins du marché »

Du refus d’exiger le passeport vaccinal, au maintien de démonter la statue de James McGill, en passant par le projet de rénovation du Royal Victoria et les vagues d’agressions sexuelles, les choix de la principale ont souvent suscité le mécontentement des associations universitaires. Par ailleurs, depuis 2013, Désinvestissement McGill (Divest McGill) critique la stratégie environnementale de l’administration. Le groupe étudiant milite pour le retrait de tous les actifs financiers de l’Université dans le secteur des énergies fossiles et pour leur réinvestissement dans des fonds plus éthiques et responsables sur le plan environnemental. L’Université tarde à se désinvestir, une action perçue comme « un geste symbolique » par l’administration. 

La vice-présidente aux Affaires universitaires de l’Association étudiante de l’Université McGill (AÉUM), Claire Downie, a des sentiments mitigés par rapport au départ de la principale : « Je souhaite à Madame Fortier mes meilleurs vœux pour ses rôles futurs, mais en même temps, j’espère qu’on pourrait reconnaître le mal causé par l’inaction pendant son mandat et pousser son successeur à faire mieux. » 


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