La gestion de la période d’examen sous le feu des critiques

Frustration et incompréhension au sein de la population mcgilloise.

Laura Tobon | Le Délit

« C’était le dernier examen de la dernière session de mon bac, mais mon colocataire a testé positif lors d’un test rapide le matin précédent. J’étais en route vers le campus quand il m’a appelé·e pour me le dire. Je n’avais pas d’autres options : j’ai fait demi-tour, je suis rentré·e chez moi et je me suis isolé·e, reportant mon examen »

Alex, étudiant·e en biochimie

En décembre dernier, alors que de nombreuses universités à travers le pays annulaient leurs examens en personne en réaction à la propagation du variant Omicron, l’Université McGill, comme la plupart des universités québécoises, a choisi de maintenir tous les examens en présentiel. La décision n’a évidemment pas fait que des heureux·ses : dès le début du mois, une pétition exigeant que les cours s’étant déroulés en ligne aient des évaluations en ligne avait récolté plus de 3 000 signatures. Alors que le Québec interdisait les rassemblements de plus de 250 personnes et resserrait les mesures sanitaires, plusieurs s’inquiétaient de devoir se rassembler par centaines pour compléter leurs évaluations.

Afin de s’assurer de garder les salles d’examen sécuritaires, McGill demandait aux étudiant·e·s présentant des symptômes de la COVID-19 de ne pas se présenter sur le campus et de remplir un formulaire pour demander le report de leurs examens. Reporter un examen ne vient pas sans son lot de désavantages, cependant : l’examen doit être repris durant la semaine de relâche en mars, et il faut attendre cette date pour que le cours soit considéré comme réussi. Sur le site Internet de McGill, on indique qu’un report d’examen peut avoir des répercussions sur les échanges étudiants, les études à l’étranger ou les stages. On y déconseille d’ailleurs de reporter plus de deux examens par période d’examen, car cela pourrait entraîner une « charge de travail ingérable pour le semestre suivant ». 

Plusieurs étudiant·e·s ont donc dû choisir entre suivre les consignes sanitaires et reporter leurs examens, ou se présenter au campus malgré leurs symptômes et potentiellement mettre en danger les autres étudiant·e·s présent·e·s. C’est dans cette situation que s’est retrouvé·e Alex*, étudiant·e de dernière année au baccalauréat en biochimie. Alex a choisi de suivre les consignes de l’Université et de reporter son examen. Cela a repoussé la date de sa graduation, ce qui lui a coûté un emploi : il·elle raconte qu’une offre qu’on lui avait faite a été annulée à cause du report. Sur les réseaux sociaux, cependant, plusieurs étudiant·e·s admettaient en décembre (sous le couvert de l’anonymat) qu’il·elle·s se rendraient à leur examen même en ayant testé positif à la COVID-19. « Personnellement, je ne vais pas gâcher mon avenir parce que l’Université n’a pas su m’aider au milieu d’une pandémie mondiale », écrit un·e internaute.

« Sur les réseaux sociaux, cependant, plusieurs étudiant·e·s admettaient (sous le couvert de l’anonymat) qu’il·elle·s se rendraient à leur examen même en ayant testé positif à la COVID-19 »

Pour Alex, l’hésitation et la complaisance de McGill ont définitivement contribué à la montée du nombre de cas. « Pendant tout le mois de décembre, mes colocataires et moi n’avons fait qu’étudier, faire l’épicerie et venir sur le campus pour nos examens finaux. Pourtant, nous avons subi une punition tout à fait injuste, dû au fait qu’il y avait tellement de cas positifs sur place », raconte l’étudiant·e, qui a aussi dû repousser son retour au sein de sa famille afin de s’isoler.

L’Université McGill affirme cependant qu’à sa connaissance, aucune transmission n’a eu lieu en salle d’examen. « Comme ce fut le cas pendant toute la session, les nombreuses mesures de protection en vigueur dans nos salles de classe sont toujours efficaces », a écrit au Délit Frédérique Mazerolle, agente des relations avec les médias de McGill. 

Sur les réseaux sociaux, plusieurs se demandaient pourquoi une période de reprise d’examen plus tôt dans l’année ne pouvait pas être organisée. D’autres suggéraient des accommodements pour les étudiant·e·s pour qui repousser un examen aurait des conséquences sur l’obtention d’un emploi ou sur l’admission à des études aux cycles supérieurs. Interrogée par Le Délit à ce sujet, McGill n’a pas offert de réponse.

L’AÉUM impuissante

Plusieurs voix se sont pourtant élevées pour demander l’interruption des examens en personne. Claire Downie, vice-présidente aux Affaires universitaires de l’Association étudiante de l’Université McGill (AÉUM), explique avoir contacté l’Université à ce sujet vers la fin de la période d’examen, au moment où la hausse des cas s’accélérait à travers la province. « Je leur ai dit que je ne pensais pas que c’était un environnement sécuritaire pour les étudiant·e·s, surtout étant donné que beaucoup d’entre eux·lles allaient sûrement repartir dans les prochains jours rejoindre leur famille. » La réponse – négative – de l’administration ne lui a été donné qu’après la fin de la session d’examen. 

Durant le mois de décembre, plusieurs étudiant·e·s l’ont contactée pour exprimer leurs inquiétudes, non seulement envers la décision de maintenir les examens en personne, mais aussi par rapport aux mesures sanitaires en vigueur dans les salles d’examen. « Certain·e·s s’inquiétaient du fait qu’une distance appropriée n’était pas respectée, que les masques chirurgicaux requis n’étaient pas les meilleurs possible, ou se demandaient pourquoi les étudiant·e·s ne pouvaient pas se faire tester avant d’entrer dans la salle d’examen. »

Malgré ces communications à l’interne, aucune action n’a été publiquement prise par l’AÉUM par rapport aux examens en personne, menant plusieurs étudiant·e·s à décrier l’inaction de l’association sur les réseaux sociaux. « L’AÉUM a disparu quand nous avons besoin d’elle pour agir », écrivait un·e internaute sur Reddit. Cependant, explique Claire Downie, les bureaux de l’AÉUM ferment pour l’année avant le début de la session d’examen. Cela touche les membres de l’exécutif, mais surtout les employé·e·s à temps plein de l’association, qui ont droit à des vacances d’hiver à date fixe. Selon la vice-présidente, l’AÉUM ne possédait donc pas l’infrastructure nécessaire pour agir ou publier un communiqué. « Une déclaration indiquant à tout le monde que nous ne pensions pas que les examens devaient avoir lieu en personne ne semblait pas très productive », ajoute-t-elle. « Nous étions tous d’accord sur ce point, mais le fait de le demander à McGill n’allait pas la faire changer d’avis. »

Un exemple de centralisation

Richard Gold, professeur de la Faculté de droit de l’Université McGill, a été lui aussi déçu par la décision de l’administration, bien qu’il n’ait guère été surpris. « McGill est le mauvais élève des universités canadiennes, a‑t-il déclaré en entrevue avec Le Délit, surtout au sein du U15, soit les 15 plus grandes universités au Canada. Toutes ces universités, y compris celles au Québec [ce qui inclut l’Université de Montréal et l’Université Laval, ndlr] ont pris des mesures de sécurité que McGill n’a pas prises. »

Le professeur, qui fait aussi partie de l’École de santé des populations et de santé mondiale de la Faculté de médecine et des sciences de la santé, estime ainsi que les règles entourant le port du masque, le nombre maximum d’étudiant·e·s par salle, ou la ventilation étaient beaucoup moins exigeantes à McGill que dans les autres universités québécoises. L’Université McGill, selon lui, a fait le minimum requis par Québec. Ce qui le frappe surtout, c’est le manque de flexibilité de l’administration. L’Université de Montréal, l’Université Laval et l’Université Condordia ont laissé la décision d’enseigner en ligne ou en personne pour la session d’automne à chaque professeur·e ; McGill, de son côté, a établi une règle en fonction du nombre d’étudiant·e·s par classe.

UniversitéMesures
Université McGillExamens en personne, même pour les cours en ligne (sauf pour la Faculté de droit)
Université de MontréalExamens en personne pour les cours en personne
Université LavalExamens en personne pour certains cours en personne
Université ConcordiaExamens en personne pour les cours en personne, en ligne pour les cours en ligne
Université de TorontoExamens en personne annulés le 16 décembre
Université Queen’sExamens en personne annulés le 12 décembre
Université WesternExamens en personne annulés à partir du 17 décembre, transférés à des examens en ligne
Université de WaterlooExamens en personne, passeport vaccinal requis

Le même manque de flexibilité est selon lui visible dans la décision de l’Université McGill de maintenir les examens en personne – même pour les cours s’étant déroulés entièrement en ligne. Le professeur Gold dit ne pas comprendre la raison derrière cette décision, mais surtout de ne pas comprendre pourquoi elle a été prise pour l’ensemble des programmes, ce qui va selon lui à l’encontre des principes de l’Université. « McGill est très décentralisée dans l’administration de ce que l’on fait. C’est historique : dans nos 200 ans d’existence, les choses se sont toujours faites très localement, parce que chaque programme est différent, et les interactions entre les étudiants et les professeurs sont différentes, explique-t-il. C’est pourquoi c’est étrange qu’ils essaient de centraliser les décisions autour de l’enseignement en ligne. » Selon lui, l’administration mcgilloise se prévaut d’un pouvoir qu’elle n’a pas en imposant une telle décision aux facultés. « Le Sénat a passé une motion le 17 novembre pour réitérer le fait que ce sont les facultés qui prennent les décisions. Mais continuellement, l’administration centrale essaie d’intervenir sans avoir d’assises juridiques pour le faire. » Sur les réseaux sociaux, plusieurs étudiant·e·s affirment d’ailleurs que leurs professeur·e·s ont essayé de modifier leurs évaluations pour que celles-ci soient en ligne, mais que ces changements ont été refusés par l’administration.

« McGill est le mauvais élève des universités canadiennes, surtout au sein du U15, soit les 15 plus grandes universités au Canada. Toutes ces universités, y compris celles au Québec, ont pris des mesures de sécurité que McGill n’a pas prises »

Richard Gold, professeur à la Faculté de droit

Charlie*, un·e étudiant·e dont le dernier examen en personne était prévu le 21 décembre, en sait quelque chose. La veille au soir, alors que la province recensait plus de 4 000 nouveaux cas de COVID-19, plusieurs étudiant·e·s de sa classe se sont penché·e·s sur les règlements de l’Université pour chercher un moyen de transférer leur examen en ligne. Après avoir examiné la Politique de l’Université relative à l’évaluation des étudiants ainsi que la Charte des droits de l’étudiant de l’Université McGill, il·elle·s ont finalement trouvé le règlement suivant sur le site Internet de McGill : « Aucun plan de cours ne peut être modifié après le premier jour de classe sans l’approbation unanime de toute la classe, à moins que des aménagements raisonnables ne soient établis pour les étudiants qui ne sont pas d’accord avec les changements. » « Toute ma classe a voté en faveur du changement au plan de cours pour que notre évaluation soit en ligne », explique Charlie au Délit. Malgré cela, et malgré le soutien de leur professeur·e, la vice-doyenne aux Affaires étudiantes a refusé leur demande, ce qui constitue selon Charlie une autre violation des droits étudiants. « McGill s’enorgueillit d’avoir une approche centrée sur l’étudiant. Refuser de se conformer à ces règles, surtout avec 100 % de la classe en accord, est le contraire d’une approche centrée sur l’étudiant.» 

Le·a professeur·e a par la suite plaidé leur cause auprès du directeur du département, qui a lui-même défendu le choix des étudiant·e·s auprès de la vice-doyenne, pour finalement obtenir l’autorisation de modifier le plan de cours. Charlie et sa classe ont finalement pu faire leur examen en ligne, sur MyCourses. Néanmoins, l’étudiant·e ne ressort pas de cette expérience très optimiste : « J’ai peur que l’Université ne fasse disparaître complètement cette règle de l’approbation unanime pour changer un plan de cours, après tout ça. »

« McGill s’enorgueillit d’avoir une approche centrée sur l’étudiant. Refuser de se conformer à ces règles, surtout avec 100 % de la classe en accord, est le contraire d’une approche centrée sur l’étudiant »

Un·e étudiant·e de McGill

Un choix politique

Selon le professeur Gold, la décision de maintenir les examens en personne expose aussi une autre tendance présente depuis la nomination de la principale Suzanne Fortier en 2013. « Quand la Dre Fortier a été embauchée, elle s’est présentée comme quelqu’un qui allait améliorer les relations entre McGill et Québec, explique-t-il. Le choix, au travers de la pandémie, de toujours se référer à Québec pour les décisions en lien avec la COVID-19 s’inscrit dans cette logique, même quand ça n’apporte rien à McGill ou même quand ç’a un effet négatif sur la communauté mcgilloise. » Claire Downie partage cette analyse. « Leur justification pour maintenir les examens en personne était que la province leur avait donné la permission de continuer. Mais le simple fait que l’Université pouvait le faire ne veut pas dire qu’elle aurait dû le faire. Ce n’était pas la bonne décision pour la sécurité de la communauté étudiante. »

À l’avenir, Claire Downie souhaite surtout une meilleure planification de la part de McGill. « J’aimerais que l’on réfléchisse davantage à la manière dont les examens vont se dérouler, surtout dans un scénario où les cas deviendraient soudainement très nombreux. Même si les choses s’améliorent pendant un certain temps après cette vague, rien ne garantit qu’une situation similaire ne se reproduira pas », affirme-t-elle. Elle aimerait aussi observer plus de clarté de la part de l’administration. Selon elle, McGill ne fait que suivre ce que dit le gouvernement provincial, ce qui rend difficile toute planification plus d’une semaine à l’avance. 

Pour Alex, il faudrait une plus grande efficacité dans la prise des décisions. « C’est incroyablement frustrant de savoir que la décision de risquer la santé et la sécurité d’autrui est pesée contre des alternatives académiques très défavorables, à savoir le report des examens finaux, alors que McGill aurait pu épargner énormément d’inquiétude à sa communauté étudiante en prenant une décision rapide. »

Claire Downie abonde dans le même sens. « McGill devrait être proactive dans sa planification plutôt que réactive. Un bon plan pour tout mettre en ligne aurait épargné aux étudiant·e·s beaucoup de stress et d’anxiété », conclut-elle.

*Prénoms fictifs


Dans la même édition