Fermeture d’un programme de français : McGill invoque « les besoins du marché »

Entre déception, compréhension et amertume, la communauté francophone de l’Université réagit.

Paul Lowry

Sur son site, McGill ne tarissait pas d’éloges pour décrire le programme intensif « Français, langue et culture » (FLC). « Suivez le programme qui a permis à des milliers d’étudiants en provenance de plus de 60 pays de travailler, d’étudier et de vivre en français », peut-on encore lire sur le site officiel de l’Université. Pourtant, Radio-Canada a dévoilé le 22 novembre dernier que le programme serait coupé, victime d’impératifs financiers. 

Le FLC, dispensé par la l’École d’éducation permanente (ÉÉP), permettait aux nouveaux arrivants du Québec d’apprendre rapidement le français après leur entrée au pays. Il les préparait notamment à passer le Test d’évaluation de français adapté au Québec (TEFAQ), requis par le gouvernement du Québec. Le programme fonctionnait sur le principe de l’immersion linguistique, plongeant ses apprenants dans un environnement totalement francophone pendant six semaines. 

Il y a près d’un mois, les 12 chargés de cours du FLC ont appris que le programme serait supprimé. Selon l’article de Radio-Canada, ils n’ont pas été consultés avant cette décision irrévocable, qu’ils ont apprise dans un courriel rédigé uniquement en anglais. Dans une entrevue avec Le Délit, la principale et vice-chancelière Suzanne Fortier a cependant affirmé que « ça fait deux ans que l’Université réalise une analyse de tous ses programmes » pour « évaluer s’ils sont nécessaires et les repenser ». Selon elle, la nouvelle n’aurait pas dû causer tant de surprise.

Dans un courriel envoyé au Délit, la relationniste Frédérique Mazerolle a expliqué que l’administration avait décidé de fermer le programme FLC « à la suite d’une baisse constante du nombre d’inscriptions au cours de la dernière décennie » : les inscription auraient chuté de 76% pendant cette période. Ce déclin, selon Suzanne Fortier, serait dû à un programme similaire offert gratuitement par le gouvernement provincial depuis quelques années, ainsi qu’à plusieurs programmes en ligne et à bas prix offerts par d’autres organisations. Les étudiants actuellement inscrits pourront terminer leur parcours, mais l’Université n’accepte plus de nouvelles inscriptions.

Dans une déclaration écrite, la relationniste souligne toutefois que le FLC n’était pas le seul programme en son genre. « Bien que la décision de suspendre le programme FLC reflète les besoins du marché, l’ÉÉP continue de développer et d’offrir des programmes d’apprentissage de la langue française adaptés aux besoins actuels et futurs des étudiants et des employeurs, avec une orientation plus spécifique et moins générale », détaille-t-elle. Selon McGill, l’ÉÉP continue d’offrir quatre cours de français, dont un adapté aux professionnels de la santé qui serait de plus en plus populaire. 

Des membres du personnel mitigés

Pour Arnaud Bernadet, professeur de littérature française, cette annonce n’est pas une surprise. « On savait que l’Université McGill était sans pilote, qu’elle évoluait sans vision d’avenir autre que l’idéologie néolibérale. Ce qu’on ignorait c’est que sous le mandat d’une rectrice francophone, Suzanne Fortier, la langue française reculerait. », a‑t-il affirmé. « La doyenne Carole Weil sait-elle quelles sont exactement les missions d’un établissement d’enseignement supérieur ? Ou n’a‑t-elle d’yeux et d’oreilles que pour les saintes lois du marché ? » Il estime que cette décision va à l’encontre de la politique linguistique de
McGill, censée orienter le rapport de l’Université au fait français. « Ce texte dit notamment que “l’Université McGill est fortement enracinée au Québec et appuie le rôle important du français dans la société québécoise.” On est permis d’en douter. »

Une chargée de cours à l’ÉÉP et membre du projet « Vivre McGill en français », est tout à fait désabusée. Sur un ton qui traduit son épuisement, elle lâche : « Moi, je suis dépitée ». Le coup a en effet été dur pour les chargés de cours. « On était la moitié à perdre notre job en septembre… on était tous incrédules ! »  Par ailleurs, son témoignage confirme les difficultés financières de l’école. « Quand McGill a annoncé le retour sur campus, nos étudiants n’ont pas répondu à l’appel. En fait, on a la moitié de nos classes qui ont fermé. » Elle précise que le cas du FLC n’est pas unique, et évoque la fermeture d’une trentaine de cours en anglais.

« Il y a près d’un mois, les 12 chargés de cours du FLC ont appris que le programme serait supprimé »

En dépit de ses demandes répétées, Le Délit n’a pas été en mesure de confirmer le nombre de cours qui seront fermés à l’ÉÉP, ni le nombre exact d’inscriptions à ces cours dans les dernières années. 

La directrice du Département des littératures de langue française, de traduction et de création (DLTC), Isabelle Daunais, n’a pas voulu se prononcer sur la question. « Tout ce que je sais, c’est que l’École d’éducation permanente a entrepris il y a plus d’un an une refonte majeure de toute sa structure. Par ailleurs, le programme visé ne touche d’aucune manière les programmes du DLTC », s’est-elle contentée d’écrire. 

Des associations étudiantes demandent des explications

Les associations étudiantes se sont aussi montrées prudentes sur le sujet, en attendant d’avoir plus de détails sur cette fermeture. La commissaire des Affaires francophones de l’AÉUM, Ana Popa, affirme regretter la perte d’un cours de français, mais elle estime que la décision ne devrait pas avoir d’« impact prochain sur la francophonie dans son ensemble. » « Ce qu’il faut savoir », écrit-t-elle, « c’est que l’École d’éducation permanente travaille depuis quelque temps sur une refonte de ses programmes, dont nous n’avons pas encore tous les détails. Les programmes suspendus pourraient très bien être modifiés puis relancés prochainement, ce qui serait une super nouvelle. »

L’Association des étudiant(e)s en langue et littérature françaises inscrit(e)s aux études supérieures (ADELFIES) de l’Université McGill a pour sa part émis un communiqué dans lequel elle déplorait la décision de l’administration. « L’ADELFIES est déçue de la décision de McGill et de l’École d’éducation permanente, surtout qu’elle semble motivée par des considérations économiques sans prendre en compte l’importance de l’enseignement du français au sein de la communauté mcgilloise. Nous ajoutons que la fermeture de ce programme s’ajoute à celle des programmes de traduction [de l’ÉÉP], dont celui de l’anglais vers le français et qui s’adressait à une clientèle majoritairement francophone. »

Erratum : Dans une version antérieure de ce texte, nous avons relayé que l’ADLEFIES déplorait la fermeture de programmes de traduction au DLTC. En fait, ces programmes de traduction étaient dispensés par l’ÉÉP, mais pouvaient servaient de cours d’équivalence pour les étudiants au profil traduction du DLTC. Le Délit regrette cette erreur.


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