Entracte forcé pour les arts de la scène

L’industrie du spectacle complètement interrompue par le confinement

Le 12 mars dernier, Québec interdisait officiellement les rassemblements intérieurs de plus de 250 personnes. Cette nouvelle, les artistes du milieu de la scène l’ont prise comme un séisme. En effet, du jour au lendemain, l’interdiction de l’ensemble des rassemblements intérieurs et extérieurs sonnait le glas des concerts et des prestations dont dépendent financièrement la plupart des artistes scéniques.

Vache maigre pour les musicien·ne·s

Apprenant la nouvelle par téléphone, le rappeur Kirouac la reçoit comme un coup de fouet. Deux jours plus tard, le samedi 14 mars, ses amis et collègues du groupe LaF étaient censés faire leur premier spectacle au Club Soda à titre de tête d’affiche. « Mes gars qui travaillent depuis 4 ans pour avoir cet événement-là, événement qui est l’avènement d’une carrière, un gros moment, ça vient de disparaître sous leurs pieds », nous confie le musicien. LaF n’était pas le seul groupe québécois à se retrouver dans une telle situation.

Pour une grande majorité des musicien·ne·s et des autres artistes du milieu de la scène, les spectacles forment la principale source de revenu. De nos jours où les plateformes de distribution comme Spotify et iTunes ont largement remplacé les ventes de disques, il est en effet très difficile de vivre des très maigres redevances que ces multinationales accordent aux artistes. Pierre Lapointe avait par exemple révélé, lors du dernier gala de l’ADISQ, qu’un million d’écoutes sur sa chanson Je déteste ma vie ne lui avaient généré que 500$. Il est évidemment encore plus difficile, voire presque impossible, pour de petits joueurs du milieu de la musique qui jouissent de moins de notoriété de ne vivre que de ces revenus. 

En fait, lorsque l’on commence à espérer vivre de sa musique, ce sont les concerts dans les bars ou dans les salles de spectacles qui permettent de s’en tirer. De surcroît, la majorité de ces revenus sont concentrés durant les mois plus chauds, pendant lesquels le public est beaucoup plus enclin à se déplacer pour consommer du contenu culturel. Kirouac estime par exemple que 75% à 80% de ses revenus découlent de la saison estivale. 

Annulation ou reconduction 

Le fait que la pandémie ait frappé pendant cette période s’avère donc encore plus dramatique pour les musicien·ne·s qui ont vu la grande majorité de leurs spectacles en être affectée. Si certains contrats ont pu être reportés à plus tard, beaucoup ont tout simplement été annulés. Dans le cas du rappeur Fouki, c’est près de la moitié de ses prestations qui ont été décommandées. Même pour les concerts reconduits, l’incertitude subsiste : « Un show sur deux est annulé et un show sur deux est reporté. Mais on ne sait pas reporté [à] quand. On ne le sait jamais vraiment. »

Si certains contrats ont pu être reportés à plus tard, beaucoup ont tout simplement été annulés.

Il en va de même pour les humoristes qui attendaient la saison des festivals avec impatience. Des festivals comme le Dr. Mobilo Aquafest ou encore le Zoofest offrent notamment l’opportunité aux humoristes de la relève de participer à un événement leur donnant une grande visibilité. Charles Brunet, humoriste à son compte et débutant dans le métier, comptait profiter de l’occasion pour présenter Manigance, son premier spectacle d’une heure. Apprenant que la représentation serait annulée, il ne s’est pas laissé abattre par la nouvelle : « Ce que j’aurais présenté, je vais essayer d’en faire une meilleure version et utiliser [le confinement] pour améliorer le spectacle. » 

Même son de cloche du côté de Martin Bonin, un entrepreneur et chef d’orchestre du groupe de percussion Zuruba. En temps normal, la formation musicale tire la majorité de ses revenus de performances commandées par des événements publics ou privés. Cette source de revenu relativement constante permet à Martin Bonin de se payer un local où il organise des cours pour les membres de sa troupe et pour le grand public. Or, depuis mars, la petite entreprise n’a pas vu entrer le moindre dollar. 

« Évidemment, c’est mort. Je viens d’avoir une demande de spectacle, mais c’est la première à arriver depuis février. Et même là, ça va être un spectacle dans un driveway, on va faire un show pour cinquante voitures, c’est fou ! » Finalement, même ce concert a été annulé, deux jours avant la date prévue, puisqu’il requérait une organisation trop complexe.

Un coup dur pour la relève

Insidieusement, une fois que la pandémie sera terminée, la concurrence pour obtenir à nouveau des spectacles pourrait surtout défavoriser les artistes émergents, selon Carlos Munoz, producteur de musique et propriétaire de la maison de disque Joy Ride Records. « Il n’y a qu’un certain nombre de jours dans l’année. Évidemment, les diffuseurs et les salles de spectacles vont devoir faire des choix, et le choix [évident] sera toujours de prendre les artistes qui génèrent une belle billetterie. Les artistes en développement vont donc être très affectés, déjà que le début d’une carrière musicale, c’est très difficile », avance-t-il. 

Cette période de disette pourrait pousser de nombreux jeunes artistes à abandonner leur carrière pour se tourner vers des métiers plus traditionnels.

Selon le producteur, qui chapeaute de nombreux artistes du milieu du rap québécois, cette période de disette pourrait pousser de nombreux jeunes artistes à abandonner leur carrière pour se tourner vers des métiers plus traditionnels. C’est le cas pour les artistes émergents de tous les domaines, comme pour Charles Brunet qui vivait exclusivement de son art depuis bientôt un an. Bien que ne comptant pas abandonner l’humour, il estime devoir trouver un emploi en dehors de la scène : « Un de mes projets, c’est de me trouver une autre job. Là, faut que je fasse mon CV, c’est ça que je fais en tant qu’humoriste. »

Un retour qui se fait attendre

L’impact des mesures de confinement semble encore plus grand lorsque l’on sait que la plupart des artistes n’envisage pas un retour à la normale avant 2021. « Je suis peut-être un peu trop réaliste ou un peu trop pessimiste, mais je considère que, pour moi, il n’y aura rien qui va rouler pour de vrai avant 2021 », avance Martin Bonin. 

Chez Joy Ride Records, l’échéancier est le même : « On se croise les doigts pour que tout revienne à la normale d’ici la fin de l’année, pour que le début de 2021 se passe sous les coutumes habituelles qu’on a des spectacles », nous a rapporté Carlos Munoz. Malgré ce désir de voir un retour à la normale pour janvier prochain, le mot d’ordre qui prime reste le même. « Il n’y a pas vraiment moyen de savoir », estime le producteur.