Entracte
30 septembre 2008

Je suis un peu plus occupé qu’à l’accoutumée cette semaine. J’espère donc que vous ne m’en voudrez pas trop si j’aborde le sujet plus léger de l’industrie du film. Comme je l’ai appris, aller au cinéma au Japon est une expérience qui en vaut la peine, ne serait-ce que pour ce qui précède le visionnement du film.

Premièrement, un court message est diffusé afin de sensibiliser le public au problème du piratage. Cette initiative n’a rien de surprenant, si ce n’est sa présentation. Quoi de mieux en effet, pour incarner la nuisance que représente le piratage, qu’un mime dont la tête a été remplacée par une caméra vidéo? La duplication de films n’a rien à voir avec des pertes pécuniaires nuisant aux artistes. Il s’agit simplement d’un complot de mimes-cyclopes maléfiques…

Deuxièmement, les agences publicitaires entretiennent un point de vue fort éloigné du nôtre au sujet des bandes-annonces. On s’attend naturellement à ce qu’une telle publicité affriole le spectateur, tout en laissant le film derrière un voile de mystère. Rien de cela dans un cinéma nippon: une bande-annonce est faite pour condenser un film en trente secondes. «Quel punch? Il faut montrer la fin!»

Troisièmement, les bandes-annonces de films américains doublés en japonais sont une merveilleuse expérience de dissonance cognitive. J’ai vu une publicité pour Voyage au centre de la terre suffisamment hilarante pour en perdre le souffle. La cerise sur ce sundae d’humour puéril, c’était la voix narrative annonçant fièrement ce qui sonnait comme «Journey to the Center of the Ass».

Au Québec, le visionnement de films doublés m’avait confronté à la terrifiante réalité qu’Yves Corbeil et Alain Zouvi sont inévitables. Si le premier double Morgan Freeman, Arnold Schwarzenegger, Tim Allen, John Goodman, le second prend la voix d’Adam Sandler, Ben Stiller, Brad Pitt, Johnny Depp et Ralph Fiennes. Si vous ne l’aviez pas remarqué, ce constat va potentiellement ruiner votre appréciation future de films doublés par ces acteurs. Désolé!

Au Japon, il semble plutôt qu’en règle générale les studios engagent des acteurs faisant les voix de personnages de dessins animés. Les dialogues sont par conséquent complètement dépourvus de subtilité, d’une quelconque ressemblance avec les voix originales ou même de synchronisation labiale. Si le héros a une grosse voix un peu débile, c’est parfait.

Je ne peux néanmoins m’empêcher de relier ces anecdotes à d’autres aspects du quotidien. Par exemple, les bandes-annonces révélatrices ne sont guère surprenantes lorsqu’on comprend qu’ici, le mot «secret» signifie plutôt «tout le monde va le savoir d’ici quelques jours». Particulièrement à la campagne, où la notion de «vie privée» n’existe pas hors de son chez-soi.

Dans le même ordre d’idées, l’approche plutôt abstraite utilisée pour aborder la problématique du piratage reflète une tendance plus générale à éviter la confrontation. Ainsi, quand des truands ont commencé à voler les récoltes de riz des cultivateurs, des machines pouvant recevoir et traiter le riz ont été installées le long des routes. Ce système permet aux agriculteurs de «vendre» leur riz plus aisément et de minimiser les pertes dues au vol. Pour une autre histoire du même acabit, quoique plus loufoque, Reuters décrivait l’année dernière une robe pouvant servir de costume de «machine distributrice», pour permettre aux demoiselles de semer leur harceleur.

Comme quoi le grand écran, même lorsqu’il sert à diffuser des histoires plus grandes que nature, reflète quand même des tendances observées au quotidien…

 
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