Nommée argot des cités, langage des jeunes ou parler banlieue, cette façon de parler souvent considérée peu riche en termes de vocabulaire n’est pas qu’un dialecte volontairement choisi. Elle est le résultat d’une exclusion sociale.
Si ce langage constitue un marqueur d’appartenance pour certains, il peut aussi être source de division : lorsqu’une personne ne possède pas les codes linguistiques attendus pour parler et commercer dans d’autres milieux – scolaires ou professionnels –, la langue devient un facteur d’exclusion.
Exclu par un manque de vocabulaire
Être confronté à des problèmes d’expression marginalise. Lorsqu’on passe du temps avec des personnes qui ont la même façon de parler, on ne s’en rend pas compte. Mais, une fois qu’on se heurte au monde extérieur, manquer de vocabulaire peut exclure. Comment comprendre ou se faire comprendre quand on possède des mots et expressions différents, voire inconnus, d’une classe à l’autre ? Comme l’explique le linguiste Alain Bentolila, chercher du travail ou ouvrir un compte en banque quand on ne possède que « 350 à 400 mots » de vocabulaire, alors que le reste de la population en utiliserait 2500, devient compliqué. Bien que ces chiffres restent contestés, cette langue que les classes supérieures méprisantes qualifient de « pauvre » isole les personnes qui la parlent – principalement des jeunes.
En vivant avec un entourage qui utilise principalement le même vocabulaire, il devient compliqué de l’enrichir et de le développer. D’autant plus que lorsque des initiatives telles que des applications créées par le gouvernement français ou des cours gratuits proposés par le gouvernement québécois pour apprendre la langue et approfondir son vocabulaire sont mises en place pour intégrer les jeunes en difficulté, elles sont souvent peu connues, renforçant ce cercle vicieux d’exclusion. Alain Bentolila dénonce régulièrement les inégalités sociales, ainsi que les difficultés qu’ont les institutions comme les écoles à effacer ces lacunes.
Inquiétude sémantique
En réalité, le problème ne résiderait pas tant dans le nombre de mots connus, mais dans la possibilité de les mobiliser selon les situations. Une autre forme d’exclusion apparaît donc : celle de ne pas se sentir légitime à prendre la parole. Certains jeunes, souvent issus de l’immigration et dont la première langue n’est parfois pas celle du pays habité, pourraient endurer un sentiment de non-appartenance. Annette Boudreau, sociolinguiste à l’université de Moncton au Nouveau-Brunswick, utilise le terme d’« insécurité linguistique ». Lorsque les individus des classes sociales défavorisées sentent que leurs pratiques linguistiques ne sont pas adéquates, une appréhension à aborder la société, à socialiser, ou même juste à demander de l’aide peut se développer. Pierre Bourdieu, sociologue français, a montré que les détenteurs de la langue « légitime » peuvent développer un pouvoir symbolique lorsqu’ils sont en contact avec des locuteurs en position d’insécurité linguistique. Ces derniers ont potentiellement du mal à s’exprimer selon un modèle imaginé ou attendu et peuvent donc ressentir un sentiment d’illégitimité. Les sensations d’exclusion et de non-appartenance se voient donc renforcées.
« Pierre Bourdieu, sociologue français, a montré que les détenteurs de la langue “légitime” peuvent développer un pouvoir symbolique lorsqu’ils sont en contact avec des locuteurs en position d’insécurité linguistique »
Langage à la mode ?
Cependant, ce qui peut être vécu comme un handicap dans certains espaces devient, d’une certaine façon, à la mode. En effet, ces usages trouvent leur succès en dehors des communautés dans lesquelles ils sont nés, et s’établissent dans les quartiers des centres-villes. Des accentuations ou des expressions particulières deviennent une façon de parler enviable pour la jeune population de la ville et même pour les classes moyennes. Puisqu’une langue est en perpétuelle évolution, l’émergence de nouveaux termes issus d’un langage différent – et réutilisés par des jeunes de différentes classes sociales – pourrait alors être considérée comme un ajout à la langue et non pas un appauvrissement.
Construire, pas assimiler
Cette circulation du langage montre donc qu’il ne faut pas simplement opposer un « bon » à un « mauvais » français. Plusieurs façons de parler peuvent coexister et même s’enrichir mutuellement.
L’enjeu apparaît plutôt lorsque le seul idiome maîtrisé est le minoritaire, empêchant de passer d’un monde à un autre. Il ne s’agit donc pas de critiquer la façon de parler, les expressions ou les accents de cette langue. Le but n’est pas d’assimiler la façon de parler de ces jeunes, qui ont potentiellement grandi en parlant une autre langue natale et qui possèdent leur propre style phonétique, à un français purement académique. Il faut seulement mettre en garde sur le danger de l’exclusion. Connaître deux langues, deux dialectes, est possible.
Multiculturalisme ou assimilation
Justement, cette distinction se retrouve dans des sociétés confrontées à la coexistence de plusieurs langues. En effet, au Québec, bien que presque la moitié de la population soit bilingue, la loi 101, souvent appelée la Charte de la langue française, fait du français la seule langue officielle de la province.
Malgré ce statut officiel, dans un pays et un monde où la langue dominante est l’anglais, la question de la protection de leur langue minoritaire est devenue primordiale pour beaucoup de Québécois.
En effet, le choix du bilinguisme, considéré comme un choix équitable, tend en fait plus vers l’assimilation du groupe moins nombreux. La solution imparable pour beaucoup d’habitants de la province : promouvoir son indépendance afin d’assurer l’avenir culturel et linguistique du peuple québécois. Cette peur de l’assimilation – ressentie chez les Québécois et les immigrants vis-à-vis de la langue dominante du pays dans lequel ils résident – est donc légitime. Lorsque ces populations doivent laisser leur culture et langue d’origine dans la sphère privée et utiliser le langage majoritaire dans leurs échanges au sein de la société, la limite entre multiculturalisme et assimilation n’est-elle pas à son apogée ?
La difficulté à comprendre les programmes politiques
Ainsi, derrière cette question linguistique se joue aussi une question sociétale. Si la participation aux échanges sociaux ou professionnels doit se faire dans la langue dominante, la question de l’accès à ces informations et milieux devient difficile à comprendre.
Le problème n’est plus que quotidien ou interactionnel, mais se répercute dans l’accès à l’information politique et à la compréhension des informations qui nous entourent. Par exemple, les programmes politiques, souvent rédigés dans un vocabulaire plus soutenu, deviennent incompréhensibles. Les plateformes électorales des partis semblent ainsi réservées à une certaine élite : ceux qui les consultent et, parmi eux, ceux qui les comprennent.
Toutefois, ces plateformes étant peu sollicitées, le nouveau médium pour les partis et les candidats pour attirer l’attention et récolter les votes passe par les réseaux sociaux. Pour un jeune qui possède un vocabulaire peu développé, il est bien plus simple de voir et de comprendre une vidéo sur TikTok dans laquelle un leader captivant déclame des bêtises et galvanise les foules, que de lire un long programme désorientant.
Publier beaucoup de contenu – posts, vidéos, stories – est devenu pour certains candidats un moyen d’atteindre un auditoire qui maîtrise moins bien la langue soutenue. Cette simplification du discours devient alors un outil politique.
C’est le cas de Donald Trump, sur son réseau social Truth Social ou sur X (anciennement Twitter) : en utilisant un vocabulaire élémentaire, grossier et émotionnel, il arrive à atteindre plus de gens, surtout ceux qui n’en savent pas beaucoup sur ses intentions.
Via ce langage, mésinformation, désinformation, et malinformation pullulent sur les réseaux, et, sans s’en rendre compte, le public touché va devenir crédule. Plus accessibles, plus frappantes et plus assimilables, les déclarations communiquées via ces médiums atteignent l’auditoire souhaité du candidat.
Ainsi, se présentant d’abord comme vecteur d’inclusion sociale, le manque de vocabulaire et la difficulté à s’exprimer dans la langue dominante sont en fait utilisés par les élites pour manipuler les minorités. Est-ce pour cette raison que davantage de programmes ne sont pas mis en place pour améliorer le dialecte et inclure ces jeunes dans la société ?



