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Quand utilisation devient appropriation

L’usage commun de l’argot queer afro-américain.

Catvy Tran

Slay, clock it, spill the tea, yass queen, sont des termes que vous avez déjà entendus lors d’une conversation avec vos ami·e·s, sur internet, ou que vous avez peut-être même utilisés. Si  ces expressions semblent aujourd’hui assez répandues – elles font  partie du langage courant –, ces mots ont, en réalité, une histoire complexe et peu évoquée. Issu de la  communauté queer afro-américaine et latinx, l’argot queer est désormais utilisé par le grand public,  ce qui reflète une démocratisation plus globale de ces termes, même en dehors de la communauté  LGBTQ+. Toutefois, cela crée également des tensions quant à une possible appropriation culturelle,  surtout quand les personnes qui utilisent ces mots ne connaissent pas le  contexte dans lequel ils ont émergé. 

Des ballrooms à TikTok

La plupart des termes qu’on pourrait qualifier d’argot queer, et  qui sont utilisés aujourd’hui, proviennent de la culture ballroom des  années 1970. Ces espaces ont  émergé en réaction au racisme présent dans les concours de drag traditionnels, qui étaient donc  surtout fréquentés par des personnes afro-américaines et latinx  trans. Des compétitions s’y déroulaient, avec différents types  d’épreuves qui opposaient des  houses – des familles de substitution pour les personnes queer rejetées. C’est au sein de cet  environnement que de nombreux termes, et les significations qu’on leur attribue aujourd’hui, ont vu le  jour. Le terme slay, par exemple, signifiait originellement qu’on avait  tué quelque chose, mais dans les ballrooms, sa signification a évolué  pour dire que quelqu’un avait vraiment réussi sa performance. 

D’autres mots, tels que le terme periodt, peuvent être plus largement  associés à l’anglais vernaculaire afroaméricain. C’est ce qu’on appelle  l’AAVE (African-American Vernacular English), un vernaculaire qui  s’est développée aux États-Unis aux  17e et 18e siècle et qui a été influencée par le contact de l’anglais britannique et des langues africaines.  Ainsi, cet argot n’est pas uniquement issu des communautés queer, mais  également de la culture et des pratiques linguistiques afro-américaines de manière plus générale. 

« Le langage spécifique à une communauté […] contribue également à verbaliser certaines expériences spécifiques et créer ainsi un sentiment d’appartenance »

Si la communauté queer qui utilisait ces expressions était à l’origine très minoritaire, il existe plusieurs facteurs qui peuvent expliquer son utilisation  commune aujourd’hui. Dans un premier temps, la sortie du film documentaire Paris is Burning de Jennie  Livingstone en 1991, qui se concentre  sur la scène des ballrooms new-yorkais, a contribué à populariser cette  culture très peu connue du grand public. Mais c’est surtout dans les années 2010 que l’utilisation de ces  termes connaît son plus gros développement, notamment grâce à  l’émergence des émissions télévisées qui mettent ouvertement en  avant la culture LGBTQ+, telles que RuPaul’s Drag Race, lancée en 2009, ou  encore Queer Eye, sortie en 2018. La popularisation du hip hop à aussi participé  à l’essor de certains termes issus de l’AAVE et également utilisés dans la  culture des ballrooms. Enfin, la popularisation de ces mots à un niveau global  n’a été possible que grâce aux réseaux  sociaux, qui ont fait circuler ces expressions. Cela explique également pourquoi  ce vocabulaire est surtout adopté par la génération Z. 

Le polari : une langue secrète 

Au 20e siècle, en Angleterre, les hommes homosexuels parlaient un  langage « secret » : le polari. Initialement, cet argot était utilisé par  diverses communautés marginalisées. Il finit par être parlé dans les  music halls et progressivement adopté par la communauté homosexuelle.  Composé d’une centaine de mots de vocabulaire et d’expressions, il avait un rôle identificateur et sécuritaire, l’homosexualité étant criminalisée à l’époque en Angleterre. Il permettait  aux gens qui le parlaient de se reconnaître entre eux sans être forcément  compris par d’autres.

Mais au-delà de l’aspect purement pratique, le fait d’avoir un langage commun avait également un rôle  unificateur au sein d’une communauté extrêmement discriminée.  L’utiliser dans l’espace public était également une façon d’exister et de prendre de la place dans des lieux où  l’homosexualité était fortement réprimée. De plus, certains mots utilisés  servaient à nommer des expériences spécifiques à la sous-culture gaie qui n’avaient pas d’équivalents exacts en anglais. Dans un article pour la BBC, le sociologue Paul Baker explique que le  « polari n’était pas seulement une langue secrète, c’était une autre façon de voir le monde ». 

L’histoire du polari met en avant l’importance pour une communauté  marginalisée d’avoir son propre vocabulaire. Aujourd’hui, cette langue n’est  presque plus parlée – en 2010, Cambridge l’a déclarée comme une langue  en voie de disparition, notamment  parce que sa fonction première a disparu suite à la dépénalisation de  l’homosexualité en Angleterre. Cependant, son histoire nous rappelle qu’un  langage spécifique à une communauté n’a pas uniquement pour but  de communiquer, mais contribue également à verbaliser certaines expériences spécifiques et créer ainsi un sentiment d’appartenance. 

Utilisation et appropriation 

Dans le cas de l’argot queer contemporain, son utilisation en dehors de la  communauté noire LGBTQ+ n’est pas toujours bien accueillie, surtout quand ces termes sont repris sans aucune  connaissance du contexte dans lequel  ils ont émergé. L’appropriation du vocabulaire d’une communauté  historiquement discriminée a pour risque d’effacer l’histoire et les expériences qui ont conduit à l’émergence de ces expressions. Ces mots sont parfois repris parce  qu’ils sont considérés comme « cool » ou populaires, sans que leurs origines ou significations  ne soient réellement bien comprises. C’est ce que souligne  Jamaal Muwwakkil, un sociologue, anthropologue et linguiste  qui explique, en parlant des expressions AAVE : « Je ne comprends  pas comment on peut entendre un mot et se dire : “Ce mot sonne bien ou il est intéressant ; je ne vais pas me renseigner”, et commencer à le dire tout simplement. » 

« L’utilisation de ces termes est souvent marquée par un manque de connaissance quant à leur histoire »

De plus, le manque de connaissances autour de ces mots signifie qu’ils sont parfois utilisés dans un sens différent  de celui originellement attribué. L’expression clock it est, par exemple,  souvent utilisée comme une façon  d’acquiescer ou d’approuver les propos d’une personne. Cependant, elle  était initialement utilisée dans les ballrooms afin de faire comprendre à une personne queer ou trans qu’on  avait compris qui elle était « réellement ». Son utilisation actuelle  semble avoir complètement séparé  le terme de ces différents sens et  contribue d’une certaine manière à invisibiliser les expériences auxquelles  cette expression était liée. 

On pourrait alors se dire que la popularisation de cet argot marque au  moins une forme d’acceptation de la  communauté noire LGBTQ+ et de sa culture. Toutefois, comme évoqué précédemment, l’utilisation de ces termes est souvent marquée par un manque de connaissance quant à leur  histoire. L’appropriation de cet argot ne se limite d’ailleurs pas  seulement aux personnes non queer. Au sein même de la communauté  LGBTQ+, l’utilisation par des personnes blanches de l’argot queer  afro-américain est critiquée, car elle contribue à invisibiliser les origines et la culture d’où ont émergé ces mots.


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