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Antisémitisme : McGill, mauvaise élève ?

B’nai Brith évalue le climat vécu par les étudiants juifs sur le campus.

Félix Fournier | Le Délit

Le 4 septembre dernier, B’nai Brith Canada publiait son Bulletin Canadien sur l’expérience étudiante juive. Ce projet pilote évalue le climat vécu par les étudiants juifs de quatre universités canadiennes : l’Université McGill, l’Université York, l’Université Queen’s et l’Université de Toronto. Organisation de défense des droits de la personne et de lutte contre l’anitsémitisme, B’nai Brith prend publiquement position en faveur d’Israël et considère certaines manifestations d’antisionisme comme relevant de l’antisémitisme. Ce positionnement politique est à prendre en compte dans la lecture d’un bulletin qui évalue notamment la présence d’activités et de groupes antisionistes sur les campus. Selon l’organisation, les étudiants juifs de ces quatre établissements ont signalé à plusieurs reprises un environnement particulièrement tendu et difficile. À l’issue de cette évaluation, l’Université McGill et l’Université York obtiennent la note globale de F, tandis que l’Université Queen’s et l’Université de Toronto obtiennent un D. Sur le papier, le verdict est sans équivoque. La réalité derrière cette lettre l’est beaucoup moins : que mesure réellement ce F, et dans quelle mesure reflète-t-il le climat actuel à l’Université McGill ? 

Publié dans un contexte de fortes tensions autour du conflit israélo-palestinien sur les campus universitaires, son bulletin cherche à mesurer à la fois l’expérience des étudiants juifs et la réponse des établissements face à l’antisémitisme. « L’objectif n’est pas simplement d’attribuer des notes. Nous voulons donner aux étudiants, aux parents et à la communauté une meilleure compréhension de la réalité sur les campus » (tdlr), déclare Simon Wolle, le directeur général de B’nai Brith Canada. 

Encore faut-il définir ce que recouvre ici le terme d’antisémitisme. Au Canada, la définition de travail de l’Alliance Internationale pour la mémoire de l’holocauste (IHRA), adoptée par le gouvernement fédéral en 2019, définit l’antisémitisme comme une « certaine perception des Juifs » pouvant notamment s’exprimer par la haine à leur égard. Bn’ai Birth s’appuie également sur cette définition, selon laquelle certaines manifestations visant Israël peuvent, selon leur contexte, être antisémites. L’organisation considère ainsi que certaines formes d’antisionisme peuvent relever de l’antisémitisme, une conception qui se retrouve dans les critères de son bulletin. 

La lettre F donne l’apparence d’un verdict simple. La méthode utilisée mérite d’être nuancée. 

Anatomie d’un F

L’évaluation repose sur 28 critères, répartis en trois catégories : les politiques et actions administratives, la conduite et le milieu de vie sur le campus, ainsi que l’expérience des étudiants juifs. Parmi eux, 22 s’appuient sur les réponses des étudiants participants, tandis que six sont évalués à partir d’informations accessibles au public. L’organisme reconnaît que l’échantillon étudiant est de petite taille et que les résultats ne doivent pas être considérés comme statistiquement représentatifs de l’ensemble de la communauté universitaire. 

Le bulletin permet donc de documenter les préoccupations des étudiants qui y ont participé, mais ne suffit pas, à lui seul, à dresser un portrait exhaustif de l’expérience de tous les étudiants juifs de l’Université McGill. Outre la taille de l’échantillon pas généralisable, il y a aussi un fort biais de sélection : le taux de participation des étudiants en désaccord avec les politiques de B’nai Brith serait moins élevé.

« La lettre F donne l’apparence d’un verdict simple. La méthode utilisée mérite d’être nuancée »

C’est dans la catégorie portant sur la conduite et le climat du campus que l’Université McGill affiche les plus faibles résultats. B’nai Brith y évalue les incidents qualifiés d’antisémites ou d’antisionistes, relevant notamment les perturbations, les blocages de salles de classe et les actes de vandalisme survenus lors de mobilisations étudiantes. Le bulletin se montre également critique à l’égard de certaines réponses institutionnelles de l’Université. Cette dernière ne disposerait pas d’un processus suffisamment clair et accessible pour signaler les incidents jugés d’antisémites, ni de programmes adéquats favorisant le dialogue autour de la situation en Israël et en Palestine. Il est également reproché à l’Université McGill l’absence d’une évaluation du climat vécu par la communauté juive depuis le 7 octobre 2023 et de formation obligatoire sur l’antisémitisme pour les étudiants, les professeurs et le personnel. Le portrait n’est toutefois pas uniformément négatif. B’nai Brith souligne l’importance de la vie juive à l’Université McGill. L’établissement compte notamment plusieurs organisations étudiantes, des services religieux et un Département d’études juives. 

Selon l’organisme, l’Université McGill présente un paradoxe : l’Université dispose d’une vie juive institutionnelle et académique importante, tandis que les étudiants ayant participé à son enquête décrivent un climat qu’ils jugent particulièrement difficile. 

Reste alors une question que le F ne peut résoudre à lui seul : dans quelle mesure cette évaluation correspond-elle à l’expérience quotidienne des étudiants de McGill ? 

Un F, plusieurs réalités

Un étudiant juif de l’Université McGill, qui a souhaité conserver l’anonymat, estime que la note attribuée par B’nai Brith ne correspond pas à son expérience : « Pour ma part, cela ne reflète pas mon expérience à l’Université McGill, même si je ne souhaite pas nier le vécu des autres étudiants juifs ayant été confrontés à l’antisémitisme ». Il souligne par ailleurs que son témoignage ne représente qu’une perspective parmi celles de la communauté juive de l’Université McGill.

Son témoignage reste néanmoins nuancé. S’il affirme n’avoir été ni témoin ni victime d’actes antisémites majeurs sur le campus, il explique ne pas se sentir entièrement à l’aise d’afficher ouvertement son héritage. « À McGill, je n’aurais pas peur d’afficher mon identité juive, mais je ne me sentirais pas non plus tout à fait à l’aise pour autant », confie-t-il. Selon lui, cette identité peut conduire à des suppositions sur ses convictions politiques.

« Le rapport s’est penché sur les tensions entourant la liberté d’expression,

les manifestations et le sentiment de sécurité à l’Université McGill »

Il insiste notamment sur la nécessité de distinguer antisémitisme et antisionisme. Cette distinction lui paraît importante lorsqu’il est question de son identité sur le campus. Tout en reconnaissant que la critique d’Israël peut devenir antisémite lorsqu’elle reprend certains stéréotypes ou théories du complot visant les Juifs, il rappelle que « tous les Juifs ne sont pas sionistes, tous les sionistes ne sont pas juifs, et l’antisionisme n’est pas nécessairement synonyme d’antisémitisme ». 

L’Université McGill face à ces tensions

Depuis 2023, l’Université McGill a mis en place plusieurs initiatives visant à répondre aux préoccupations liées à l’antisémitisme et, plus largement, aux tensions qui traversent son campus. Parmi ces mesures figure la création, en octobre 2025, d’un groupe de travail sur l’antisémitisme. Ce groupe a pour mandat d’examiner la manière dont l’antisémitisme est vécu au sein de la communauté mcgilloise, ainsi que les interactions entre antisémitisme et antisionisme. Le groupe poursuit actuellement ses travaux, à l’issue desquels il doit formuler des recommendations à l’Université sur la prévention et la lutte contre l’antisémitisme. 

Cette initiative s’inscrit par ailleurs dans des débats plus larges au sein de l’établissement montréalais. En janvier 2026, le Comité consultatif en matière d’expression sur le campus a publié son rapport final après avoir consulté des étudiants, des professeurs, des membres du personnel et plusieurs associations étudiantes. Sans porter spécifiquement sur l’antisémitisme, le rapport s’est penché sur les tensions entourant la liberté d’expression, les manifestations et le sentiment de sécurité à l’Université McGill. Il recommandait notamment à l’administration de clarifier les règles encadrant l’expression et les manifestations sur le campus, tout en réaffirmant la nécessité de protéger la liberté d’expression et la contestation pacifique.

L’Université McGill dispose également d’un agent de liaison aux affaires étudiantes pour les étudiants juifs, chargé notamment de les soutenir et de transmettre leurs préoccupations à la haute direction. 

Le F de B’nai Brith met ainsi en lumière des préoccupations bien réelles, sans pour autant résumer à lui seul la diversité des expériences juives au sein de l’établissement. Cette note demeure tributaire des critères et de la conception de l’antisémitisme retenus par l’organisation. À l’Université McGill, le climat vécu par les étudiants juifs semble finalement difficile à réduire à une seule lettre. 


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