Dimanche 6 septembre, Saxe-Anhalt, Allemagne. Pour la première fois depuis l’entre-deux-guerres, l’extrême droite ne sonne plus à la porte des Allemands, elle la défonce. Le 6 septembre, l’Alternative pour l’Allemagne, ou Alternative für Deutschland (AFD), recueille 43,8 % des suffrages exprimés et pourrait, en cas d’alliance, devenir le premier parti d’extrême droite à diriger un État fédéré (Land) depuis 1945. Classé « parti extrémiste de droite » par le renseignement intérieur allemand, le contraste est frappant avec ses homologues européens. En effet, l’AfD s’écarte de la stratégie de normalisation et de « lissage d’image » menée par le Rassemblement national en France ou par Fratelli d’Italia en Italie.
Montée des extrêmes telle que celle déjà observée et largement décrite ailleurs en Europe ? Ou réel revers en Allemagne, celui d’un « cordon sanitaire contre l’extrême droite qui saute » ?
Selon l’Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe (EHNE), L’Alternative pour l’Allemagne est un parti national-populiste radical fondé en 2013. Parmi ses dirigeants, on retrouve d’anciens membres de l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU). L’AfD serait née de l’opposition à la politique de sauvetage de la Grèce, et est ainsi connue pour son orientation eurosceptique et nationaliste. Or, depuis la crise migratoire de 2015, le parti prend une nette tangente. Alors qu’il se rapproche de mouvements anti-immigration et anti-islam, un conflit interne éclate entre forces modérées et extrêmes, aboutissant à une droitisation de sa ligne politique. En somme, l’AfD est aujourd’hui accusée de porter une politique nationale-conservatrice, anti-islam, anti-immigration, xénophobe, et négationniste. Cette minimisation outrancière de l’existence des crimes contre l’humanité, en particulier de celle de la Shoah, a certainement amplifié l’onde de choc en Europe dimanche dernier. L’AfD n’est pas juridiquement le successeur du parti nazi allemand (NSDAP); cependant, elle fait l’objet de nombreuses analogies concernant sa rhétorique aux symboles ambigus et le profil de son électorat.
Ces électeurs proviennent en réalité d’un transfert progressif depuis le parti Die Heimat, fief historique des néonazis en Allemagne. Néanmoins, l’AfD n’est ni le NSDAP ni Die Heimat, et l’Allemagne de 2026 n’est pas la République de Weimar. L’AfD se présente aujourd’hui à des élections dans un cadre démocratique structurellement solide – malgré les turbulences actuelles –, et nie toute implication antisémite. Le programme, lui, ne laisse aucun doute : fermeture stricte des frontières, sortie de l’espace Schenghen, expulsions, restriction de l’affichage public de l’islam. Toutes ces promesses tiennent sous le mot d’ordre « remigration ». La Presse recueille les mots du chancelier Friedrich Merz mercredi dernier au Bundestag, où il a qualifié ce terme de synonyme de « nettoyage ethnique ». Il s’agit en effet d’un déplacement forcé de population, en écho à la théorie française du « grand remplacement ». Longtemps reléguée aux marges les plus radicales, la proposition de « remigration » semble avoir atteint le sommet du parti. Un glissement du marginal vers l’audible, que Fabian Wichmann, chercheur sur l’extrémisme, évoque comme symptôme d’un environnement politique en changement : « ils sentent que la culture, la température d’une société est en train de changer ».
En Allemagne, l’urne vient de confirmer ce climat. Cette température, on la retrouve aussi de ce côté-ci de l’Atlantique. Le Canada n’en est pas là, mais le réseau Diagolon, né en 2020 et dont la visibilité s’est accrue lors du convoi de la liberté de 2022, mobilise une esthétique comparable, entre humour potache et symboles détournés. La Chambre des communes l’a qualifié d’organisation extrémiste violente. La percée récente du Parti conservateur du Québec d’Éric Duhaime relève d’un tout autre registre, mais témoigne de la même banalisation du discours anti-immigration dans le débat public. Dans Policy, le sociologue politique canadien et enseignant à l’Université McGill Daniel Béland insiste sur l’aspect fulgurant de cette montée en force. La question posée par l’AfD dimanche dernier n’est donc pas seulement celle d’une droitisation allemande, mais celle d’un nouvel environnement politique global.



