Aujourd’hui, chers lecteurs, je veux briser le silence. Celui dans lequel vous vous complaisez, ce lui qui nourrit votre indifférence choisie. Non, ce ne sera pas confortable, mais si c’était le prix à payer pour qu’en fin vous regardiez en face les conséquences de vos actes ?
Je pense à toutes les personnes victimes de notre lâcheté collective, celles desquelles nous avons détourné le regard pour oublier leur souffrance.
Choisir de ne pas agir, c’est choisir de devenir complice. C’est faire de l’inaction notre norme et pérenniser une ignorance choisie où la complicité passive devient la charpente de notre société.
C’est ce qui m’est arrivé à moi. À petite échelle, c’est mon histoire. Celle de la jeune fille encore mineure qui se faisait crier des obscénités dans la rue en rentrant de l’école, celle de la jeune femme qui vivait du harcèlement sexuel et qui se cachait dans les salles de bain, celle de la femme qui apprenait à déceler les signes de violence tout en la vivant aux yeux de tous.
Oui, il y avait des témoins. Il y en a toujours eu. Les signes étaient là, clairs, livides.
Mais vous savez ce qui était encore plus clair ? L’abandon, la normalisation. Toutes ces personnes qui ont laissé ces choses m’arriver, qui n’ont jamais bronché devant mes appels à l’aide, ceux qui trouvaient normal de me voir trembler et de voir la peur voiler mon regard.
J’ai longtemps porté la culpabilité d’avoir subi. Aujourd’hui, c’est fini. Je pointe le doigt vers les réels coupables. Mon histoire, c’est aussi l’histoire de ma colère, une colère brute que je tente d’estomper tant bien que mal. Je ne mendierai pas votre pardon : je ne suis pas guérie et je refuse de faire semblant de l’être tant qu’une telle hypocrisie sera ancrée dans notre société.
Mais mon histoire est aussi l’histoire de la survivante d’aujourd’hui, qui réapprend à habiter son corps, qui se reconstruit dans les ruines et qui refuse de se taire, pour que plus personne n’ait à subir ce que j’ai traversé.
Parce que moi-même, quand je criais à l’aide sous vos yeux, je criais dans le vide. Face au mur de votre indifférence, j’ai subi et j’ai survécu pour vous en parler aujourd’hui, pour qu’enfin mon cri ne tombe plus dans l’oreille de sourds.
Parce que quand je vois des gens dans la rue, des femmes victimes de violence, du profilage racial, des enfants qui n’ont plus rien à manger, les forêts en flammes, des étudiants qui doivent choisir entre se loger et s’éduquer, le rejet perpétuel du blâme sur les immigrants, je ne peux pas rester passive. Je ne me donnerai jamais le luxe du silence.
J’ai mal à mon Québec
Loin de moi l’intention de vouloir devenir un nouveau véhicule du cynisme politique, mais j’aimerais que l’on regarde la vérité en face : notre société est à bout de souffle.
Certes, je n’éclipserai pas les quelques progrès sociaux et législatifs qui ont eu lieu au Québec dans les dernières années, mais je veux rendre à César ce qui appartient à César pour que personne n’oublie, à la veille de cette campagne électorale, les enjeux criants qui marquent notre quotidien.
Je pense aux plus de 12 000 personnes en situation d’itinérance au Québec aujourd’hui, à toutes ces personnes en situation d’extrême précarité que je croise chaque matin en me rendant à l’université. L’itinérance augmente en même temps que leur judiciarisation trop fréquente, que le manque de ressources et que la construction d’architecture inhospitalière qui gangrène nos villes. Toutes ces fois où l’on détourne le regard pour ne pas voir la misère que nous avons acceptée de perpétuer. Les refuges débordent, le coût de la vie augmente et rien ne change.
Je pense à la précarité étudiante, celle qui vit autour de moi à longueur de journée. On parle de presque un jeune sur deux qui a connu au moins une situation d’insécurité alimentaire, alors qu’on débat encore de la nécessité de rémunérer les stages. On parle des frais de scolarité qui augmentent en même temps que les loyers, des étudiants qui grèvent et s’époumonent dans la rue avec leurs pancartes devant leurs facultés. D’autres voix qui tombent dans les oreilles de sourds alors que le gouvernement contemple le calcul restrictif de l’Aide financière aux études (AFE) sans le réformer.
C’est sans mentionner l’Enquête sur les violences à caractère sexuel (VACS) au postsecondaire, promise par le gouvernement en 2022, dont le financement a été retiré en douce. On refuse encore de voir l’ampleur de la violence sexiste et sexuelle chez les jeunes et encore moins l’efficacité du soutien et des services en cette matière. On refuse de me voir, moi, et toutes les autres personnes qui en ont vécues, alors que c’est ce genre de mesure qui aurait pu nous protéger. Et j’aimerais finir par parler de la hausse de ce type de violence au primaire et au secondaire. Des enfants. Ils vivent des situations inimaginables, qui brisent et marquent leurs âmes à vie.
Je pense aux 12 femmes qui ont perdu la vie cette année dans le contexte de violence conjugale et aux refuges qui débordent jusqu’à devoir refuser une demande d’hébergement sur deux. Je veux que vous pensiez à ces femmes qui prennent leur courage à deux mains pour quitter leur foyer violent, et qui se retrouvent à se faire claquer la porte au nez par manque de ressources.
Pas une de plus. C’est devenu un slogan plus qu’une affirmation parce que peu importe à quel point je l’ai crié à m’en arracher les poumons, il y en a toujours eu une de plus.
Je me rappelle du gouvernement qui niait le racisme systémique alors que Joyce Echaquan venait de perdre la vie dans un hôpital de Joliette sous une pluie d’insultes. Je pense au profilage racial et au poste de quartier 39, où les citoyens que ce dernier avait le devoir de protéger et de servir sont devenus de réels trophées de chasse. J’ai également une pensée pour les scandales de la DPJ, pour tous ces jeunes vulnérables qui se retrouvent dans des centres où ils se font abuser et maltraiter par des éducateurs. Parce qu’un système qui prétend protéger la jeunesse ne doit pas tolérer la présence d’abus physiques et sexuels.
Je vous parle de la planète qui brûle et de la destruction de notre environnement au nom des Northvolt et des Stablex de ce monde. Je vous parle des politiciens qui nous demandent de les « lâcher avec les GES », de ceux qui nous parlent de pipelines sur le territoire du Québec ou de l’exploitation de gaz de schiste alors qu’ils renoncent à leurs cibles en matière d’émissions. J’essaie de ne pas me dire qu’il est minuit passé pour la planète, mais j’ai dû me rendre à l’évidence : ce n’est pas moi qui vais réussir à la sauver avec ma pancarte et mon bac à compost.
J’aimerais vous parler du déclin de l’état de droit et de la rédaction d’un projet de constitution censé représenter les Québécois.e.s. Non seulement a t‑il été rédigé de manière non-inclusive, mais il fragiliserait également les contre-pouvoirs, le droit à l’avortement et les droits des Premières Nations et des Inuits. Sans oublier l’utilisation persistante et répétée du bâillon par le gouvernement. Cette pratique permet de limiter le temps de débat et d’adopter plus rapidement les projets de loi, ce qui empêche d’analyser réellement les clauses et prive l’opposition de faire son travail démocratique.
Je vous parle du définancement de l’accès à la culture et de la précarité de nos artistes, de nos hôpitaux et de nos écoles qui tombent en ruine, du manque de soutien en santé mentale, du déni de la crise du logement et de l’école à trois vitesses. De tout ça jusqu’à la montée de l’intolérance envers la communauté 2SLGBTQI+, envers des groupes religieux et envers les immigrants. Pour ne parler que de ces enjeux-là.
Je me vois contempler les campagnes pour cesser le harcèlement de rue sur les bannières de la STM – « Témoins intervenez » – mais rien ne change. Ce ne sont que des belles pancartes fluo sur le bord d’un autobus. Lorsque les mots ne s’accompagnent pas de gestes concrets ou de promesses qui veulent réellement dire quelque chose, on nage dans l’immobilisme. Il faut passer à l’acte, il faut parler, il faut crier, il faut qu’ils nous voient.
Pour moi, le Québec est un état de démocratie, d’avancement, de promesses tenues, un état de droit, qui respecte, inclut et écoute ses citoyens. C’est le Québec que j’aime, mais ce n’est pas le Québec que je vois.
Pourquoi, en tant que jeunes, ne pas laisser tomber ?
Comme – moi – je tiens mes promesses, je ne serai pas cynique. Voyez la montagne de problèmes que je vous ai résumés ? C’est une fraction des enjeux qu’il y a au Québec. Oui, il reste beaucoup à faire, mais l’implication des jeunes est cruciale.
Seuls 54 % des jeunes de 18 à 34 ans votent alors que ce sont presque 80 % des aînés qui le font. Bien que nous soyons un bloc important de l’électorat et que nous allons devoir subir les impacts des décisions politiques, nous ne faisons pas assez sentir notre poids politique. En renonçant à être assis à la table, nous nous retrouvons sur le menu.
Nous ne sommes pas représentés à l’Assemblée nationale, certes. Mais nous avons, pour la première fois en quatre ans, la chance de choisir les gens en qui nous avons le plus confiance pour dé fendre nos intérêts et les projets qui nous parlent, ceux que l’on veut voir charpenter notre Québec de demain. Ne laissons pas d’autres personnes décider pour nous et façonner notre avenir.
Si vous êtes de ceux qui sombrent dans le cynisme et qui veulent que leur vote ait un impact concret, j’ai également quelque chose pour vous. Après chaque élection, les partis politiques, peu importe leur taille ou leur notoriété reçoivent une allocation d’Élection Québec proportionnelle au nombre de votes qu’ils ont obtenus. Ceci vous permet alors de financer indirectement les idées que vous voulez voir davantage dans l’espace du débat public.
Aller voter, c’est simple, et vous avez toutes les raisons de le faire. J’espère que toutes les voix, comme la mienne, seront finalement entendues, que nous serons des visages plutôt que des statistiques. Parce que je suis plus que la femme sur trois et que l’immigrante de deuxième génération qui sature notre système. L’heure est à l’écoute, au respect et à la transparence. Si nous nous mobilisons nous pouvons réellement changer notre pronostic. Le vote est un privilège, mais aussi une responsabilité. Le bien-être de tant de personnes en dépend.
Le 5 octobre, ne vous murez pas dans le silence, laissez-les nous entendre.



