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Il faut le voir pour le croire

La banalisation de la violence.

Félix Fournier | Le Délit

J’ai visionné le meurtre d’une femme.

Il y a quelques jours, entre deux vidéos de lifestyle, l’algorithme de TikTok m’a montré la vidéo d’une femme dans les rues de New York, deux couteaux en main. Pamela Cisneros venait de poignarder deux personnes, dont Erin Piacenti, décédée de ses blessures. Des policiers encerclaient Cisneros et ré pétaient qu’elle devait lâcher ses armes. Ils ont utilisé deux pistolets à impulsion électrique, sans succès. La femme s’est rapprochée des policiers et deux coups de feu ont été tirés, la tuant.

Vous avez peut-être vu passer la vidéo. Si ce n’est pas le cas, estimez-vous chanceux.

Y’en a pas de problèmes

Les réseaux sociaux regorgent de vidéos en tous genres et, malheureusement, cela implique les vidéos violentes. Quiconque a un peu de curiosité morbide ou un algorithme terrible est facilement exposé à des vidéos d’agressions armées, de tireurs fous ou de règlements de compte. Bien sûr, pour alléger leur conscience et peut-être protéger un peu les utilisateurs, les réseaux sociaux ont bien souvent des règles de communauté (ces fameuses community guidelines rarement lues). Le contenu trop explicite est donc généralement retiré et les pires vidéos sont ornées d’un floutage sur les blessures ou les armes ainsi que d’un avertissement avant le visionnement. Certaines poussent même la sollicitude jusqu’à censurer les mots inappropriés, question de protéger les oreilles chastes.

Or, la vidéo de la mort de Cisneros ne comportait aucun floutage et aucun avertissement. Pas une seule indication que ce que j’allais visionner pouvait être hautement perturbant. C’est donc assise sur un banc d’autobus, en retournant chez moi à la fin d’une longue journée, que j’ai innocemment vu une femme mourir sur mon téléphone.

Et apparemment, c’est devenu totalement normal.

Une ère de banalisation

Étant donné la grande quantité de contenu violent sur les réseaux sociaux, il est inévitable d’en voir de temps à autre. Pourtant, nous ne devrions jamais avoir à visionner ce genre de contenu. Comme nous vivons dans un monde qui est bien loin d’être idéal, nous sommes soumis au visionnement de la douleur d’individus de partout sur la planète. Mais ce visionnement a des conséquences.

En étant forcés de consommer cette violence au minimum – après tout, il faut bien constater qu’il s’agit de violence avant de passer la vidéo – nous y devenons habitués. Qu’est-ce qu’on en a à faire du sang et de la douleur de quel qu’un alors qu’il s’agit de la troisième vidéo sur le sujet que nous voyons aujourd’hui ? Pas grand-chose, et c’est précisément le problème.

Nous sommes bien malgré nous assaillis d’images de souffrance chaque jour : en allant sur les réseaux sociaux, en regardant les nouvelles, en feuilletant le journal. Cette souffrance est parfois locale, parfois internationale, mais à force d’être exposés à tant de malheur, nous saturons. Nous devenons des êtres indifférents, qui se contentent de passer à la prochaine vidéo lorsqu’une femme se fait tirer dessus devant nos yeux.

Collectivement, nous perdons le sens de l’empathie. On ne s’attriste plus du sort des autres, car à quoi bon ? Nous voyons tant de souffrance qu’elle devient invisible, commence à faire partie du paysage. Avec les réseaux sociaux, l’exposition à la violence est faite de plus en plus jeune : il suffit de penser à tous les enfants qui ont un accès illimité à Internet et qui sont témoins de toutes sortes de contenu inapproprié. Cette banalisation a des conséquences : la gravité des crimes violents commis par des jeunes a augmenté de 70% entre 2015 et 2025. Il est toujours réjouissant de constater que la violence est si banale qu’elle entre dans nos mœurs. Décidément, nous sommes en voie de former un monde pacifique.

La souffrance en direct

La violence a toujours été assez accessible dans les médias. Depuis la nuit des temps, les nouvelles télévisées nous montrent des paysages désolants de pays déchirés par la guerre, le tout parfois relevé du témoignage d’un habitant et conclu par le ton grave d’un journaliste. Or, depuis peu, nous avons accès, en direct, à la souffrance de milliers de personnes.

La promesse des réseaux sociaux, c’est que tout le monde puisse partager sa réalité. Alors, lorsque des Ukrainiens, des Soudanais et des Palestiniens ont accès à ces mêmes réseaux sociaux que nous, nous sommes témoins de leur réalité dans l’intimité de leur quotidien. Il ne s’agit plus de regarder le téléjournal exposer un conflit géopolitique en termes neutres et objectifs, mais bien de visionner la terreur de véritables individus. Nous sommes témoins comme eux du quotidien, rythmé par la violence, la mort et la souffrance, à la différence près que nous pouvons décider de fermer l’application afin de ne plus être confrontés à ces horreurs. Nous pouvons éteindre le téléphone et aller prendre une marche, aller à l’école, rire avec nos amis. Nous pouvons avoir un quotidien, une vie, que des milliers de personnes n’ont plus.

« On ne compte plus les morts par centaines ni par dizaines de milliers, nous avons besoin de chiffres avec tellement de zéros que nous perdons le sens des proportions »

Maintes et maintes vidéos d’internautes palestiniens ont été publiées. Des vidéos où on voit des villes entières réduites en décombres et en poussière. Des vidéos où on re garde des parents pleurer la mort de leurs enfants. Des vidéos où on voit des médecins sans ressources exécuter des opérations à froid, où on voit des hôpitaux complètement détruits par des frappes israéliennes. Des vidéos où on voit des journalistes et des enfants se faire braquer un fusil au visage sans raison apparente, où on entend des soldats leur hurler des menaces. Des vidéos où on voit des enfants orphelins morts de faim.

Des vidéos qui cessent du jour au lendemain, des utilisateurs dont on n’a plus de nouvelles, car ils sont devenus une énième statistique, un énième décès.

Un de plus parmi tant d’autres, mais nous restons de marbre, car l’horreur est devenue si répandue qu’elle ne nous choque plus. On ne compte plus les morts par centaines ni par dizaines de milliers, nous avons besoin de chiffres avec tellement de zéros que nous perdons le sens des proportions.

Nous regardons le génocide palestinien se dérouler en direct. Nous pouvons même interagir avec les victimes. Pourquoi ne sommes-nous pas davantage importunés, outrés, enragés ? Pourquoi tant d’indifférence devant la souffrance, toujours plus vive et toujours plus près de nous ?

Lors de la Seconde Guerre mondiale, nombreux sont ceux qui ont découvert avec horreur l’Holocauste. À travers le monde, tout le monde retenait son souffle en entendant parler de ces gens qui avaient subi l’horreur des enfers sur Terre, tout le monde s’est demandé comment tant de gens avaient pu laisser ce cauchemar prendre place.

Lorsque le génocide palestinien sera terminé, nous ne pourrons pas nous cacher derrière de telles excuses. Nous aurons tout vu, tout entendu. Le monde entier aura été témoin de ses propres yeux.


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