Une course serrée à l’AÉUM

Portrait des candidat·e·s à la présidence de l’AÉUM.

Marco-Antonio Hauwert Rueda | Le Délit

Les élections de l’Association étudiante de l’Université McGill (AÉUM) pour l’année 2022–2023 ont commencé le lundi 14 mars dernier et la course à la présidence a l’air plus contestée qu’elle ne l’a été dans les dernières années. Les candidat·e·s sont Bryan Buraga, Julian Guidote et Risann Wright, trois personnes avec une grande expérience au sein de l’AÉUM qui promettent de transformer l’Association pour la rendre plus représentative, plus accessible, plus transparente – en somme, plus fonctionnelle. 

Le·a futur·e président·e se verra dans une position unique pour mettre en œuvre ces ambitions, puisqu’il·elle se chargera d’établir la vision de l’Association à travers son implication dans tous les portfolios de l’équipe exécutive et dans toutes les instances gouvernantes de l’Université. Qui sont donc les trois candidat·e·s postulant pour la présidence cette année ? Le Délit s’est entretenu en longueur avec chacun·e d’entre eux·lles afin de pouvoir dresser un tableau de leurs compétences, de leurs expériences et de leurs aspirations.

→ Voir aussi : Le débat des candidat·e·s

Qui sont les candidat·e·s ?

Qu’est-ce qui pousse une personne à postuler pour le poste de président·e ? La question est pertinente, d’autant plus que les trois candidat·e·s avaient déjà de multiples positions et responsabilités avant de se présenter. 

Risann Wright a occupé de nombreuses fonctions au sein de l’AÉUM depuis son entrée à McGill en 2019. Elle a dirigé plusieurs comités de l’Association, ayant été commissaire aux Affaires noires, commissaire aux Affaires externes, commissaire à la Défense des intérêts des étudiant·e·s et s’étant impliquée dans d’autres comités en tant que membre. De plus, elle a été sénatrice à la Faculté des Arts, vice-présidente du Réseau des étudiant·e·s noir·e·s (Black Students” Network, BSN) ainsi qu’exécutante au McGill Policy Association (MPA). 

Risann est la femme aux mille et une responsabilités. Pourquoi alors abandonner ces autres postes – ou, du moins, une partie de ceux-ci – et tenter de devenir présidente de l’AÉUM ? « Je me suis présentée aux élections parce que c’était nécessaire », affirme-t-elle. « Des changements sont nécessaires, surtout en vue des problèmes structurels et systémiques qui sévissent. J’ai l’expérience unique et les outils pour effectuer ces changements ».

Bryan Buraga, de son côté, ne manque pas non plus d’expérience au sein de l’Association. Il avait déjà occupé le poste de président pendant l’année 2019–2020, l’année d’arrivée de Risann à McGill. Il a aussi occupé les postes de représentant du caucus du Sénat et de représentant étudiant au sein du Conseil judiciaire de l’AÉUM. Bryan veut miser sur son expérience institutionnelle pour convaincre les étudiant·e·s de l’élire. « Étant donné mon expérience et mes connaissances, je saurais exactement où pincer la Constitution et les Règlements internes [pour] rendre l’AÉUM plus démocratique ». Le candidat considère la structure actuelle de l’Association comme « très oligarchique ».

Un an après sa sortie du poste de président en 2020, Bryan a commencé à militer pour l’Initiative de démocratisation de l’union étudiante de McGill, qui a été approuvée au référendum étudiant avec 78% des voix (l’élection avait un taux de participation de 19,5%, dont près de 40% se sont abstenu·e·s sur la question). L’Initiative a pour but de décentraliser et d’égaliser l’AÉUM et l’ensemble des associations étudiantes mcgilloises. « Dernièrement, j’ai ressenti un sentiment de responsabilité d’utiliser les compétences et connaissances que j’ai acquises pour revenir et régler les problèmes structurels de l’AÉUM », explique-t-il. 

→ Voir aussi : Bryan Buraga sur l’Initiative de démocratisation

Julian Guidote, quant à lui, a probablement le parcours le plus atypique des trois candidat·e·s. Il a dédié la totalité de son premier diplôme (il est actuellement dans sa première année de droit) à McGill à s’impliquer dans des organisations traitant de santé mentale. Il a été coprésident de LGBTQ+ au cégep de Marianopolis, président du syndicat Jeunesse J’écoute et, à l’AÉUM, a agi comme coordonnateur du Plaidoyer pour la santé mentale. 

Pourquoi ce saut soudain à la politique étudiante ? Julian dit avoir « vu un besoin de mettre de côté l’idée de la politique et de mettre de l’avant l’idée de prendre soin de soi, de prendre soin de nos proches ». Il considère que son parcours l’a naturellement mené à postuler maintenant ; il pense se trouver dans une position unique pour offrir l’opportunité aux étudiant·e·s de se rassembler après l’isolement de la pandémie et de tisser des liens entre eux·lles.

Combattre les défauts systémiques

Parmi les principaux thèmes abordés par les candidat·e·s se retrouve l’idée que la structure de l’AÉUM est inéquitable. Comme le dit Bryan, « les structures de l’AÉUM ont une tendance à privilégier les plus aisés de la société : les hommes blancs, cisgenres, hétérosexuels et non-racisés, généralement ». Par conséquent, poursuit-il, « ces structures tendent à maintenir et perpétuer certains systèmes d’oppression que nous avons vu si clairement cette année ». Le candidat fait référence aux allégations de discrimination sexiste au sein de l’Association qui ont été véhiculées par la presse étudiante cette dernière année.

→ Voir aussi : The McGill Daily : Sexism and Silence in SSMU

Risann pense aussi qu’il est « inacceptable que les femmes qui travaillent à l’AÉUM ne se sentent pas en sécurité ». Elle a d’ailleurs plusieurs propositions spécifiques pour promouvoir l’équité au sein de l’AÉUM. Tout d’abord, elle prévoit réviser les politiques de l’Association, notamment en ce qui a trait aux processus de plainte, pour s’assurer « qu’ils soient plus accessibles » et « qu’il n’y ait pas de conflit d’intérêts ». Ensuite, elle aimerait renforcer les positions de coordonnateur·rice·s anti-violence de l’AÉUM, en y plaçant des travailleur·euse·s à temps partiel plutôt que du personnel occasionnel, comme c’est le cas actuellement. Elle aimerait aussi élaborer un « plan d’inclusion, de diversité et d’équité » à long terme.

Tout au long de l’entrevue, Risann a mis l’accent sur l’importance d’effectuer des consultations pour toutes les décisions qu’elle propose. « Tout mon programme est sujet à changement », affirme-t-elle. Tout comme elle, Julian insiste pour que « la priorité [soit] toujours donnée à l’écoute ». « Nous avons vu beaucoup de règles centrées sur la protection des étudiants et le maintien de leur sécurité, et nous avons vu beaucoup d’améliorations à cet égard », applaudit-il. Le candidat propose de continuer cet effort en mettant l’accent sur la santé mentale.

Démocratiser l’Association

Les trois candidat·e·s sont d’accord sur le fait que le conseil d’administration de l’AÉUM n’a pas convenablement répondu aux plaintes des personnes les plus défavorisées. Au cœur de ces défaillances, prétendent-il·elle·s, seraient la structure et les pratiques insuffisamment démocratiques de l’Association. D’après Bryan, « il y a un certain esprit conservateur qui accompagne le fait de siéger au conseil d’administration : vous faites tout ce qu’il faut pour protéger l’institution, et cela vous rend réticent à prendre des mesures fortes lorsque celles-ci sont nécessaires ». 

Bryan se présente comme le candidat de la démocratisation. Il propose de restructurer l’AÉUM afin de « réduire la hiérarchie et [de] répartir le pouvoir autant que possible ». Plus précisément, il veut remplacer le système de décision actuel par un système d’assemblées générales mensuelles ou bi-mensuelles, où les étudiant·e·s peuvent influencer directement les mandats des exécutant·e·s. « Au lieu d’avoir des exécutant·e·s qui travaillent 40 heures par semaine, on diviserait les portfolios des positions exécutives dans plusieurs emplois à temps partiel où les gens ne travailleraient que 15 heures par semaine.» Cela permettrait à davantage d’étudiant·e·s de participer à la gouvernance étudiante tout en établissant un modèle de prise de décision plus collectif, selon lui.

Questionné pour savoir si ce serait réaliste d’espérer qu’autant d’étudiant·e·s veuillent participer à la gouvernance étudiante, le candidat pense que ce serait en effet possible, mais seulement à plus long terme et avec une mobilisation massive. « Le fait que les étudiant·e·s s’expriment sur leur faible engagement et sur le fait qu’ils ne se sentent pas représentés montre que les gens se soucient de l’AÉUM. C’est juste qu’il·elle·s ne veulent pas perdre leur temps et leurs efforts à mettre leurs ressources et leur énergie dans un système sur lequel ils sentent fondamentalement n’avoir aucun contrôle.»

Tous·tes les candidat·e·s conviennent que la priorité devrait être la protection de valeurs justes et démocratiques, au-delà même des intérêts corporatifs des exécutant·e·s. Sinon, « les implications à long-terme sont la perte de confiance et l’apparence de corruption », comme ce serait actuellement le cas selon Bryan. 

Selon Risann, en effet, les étudiant·e·s « ne se sentent pas représenté·e·s par leur association étudiante ». Pour y remédier, elle propose de créer une plateforme virtuelle centralisée où les étudiant·e·s peuvent voir toutes les initiatives de l’AÉUM et les commenter. Cela permettrait aux étudiant·e·s de se sentir plus entendu·e·s et à l’Association d’obtenir plus de rétroaction de la part du corps étudiant.

Julian pense aussi que les déclarations politiques de l’Association manquent parfois de consultation. « Il est important de faire connaître ses valeurs et il est correct de les exprimer dans des temps qui sont appropriés et qui répondent aux réalités du jour, mais chaque déclaration devrait être précédée et suivie par l’écoute active et l’invitation aux opinions des étudiant·e·s. » 

→ Voir aussi : L’AÉUM se prononce sur les tensions entre Hong Kong la Chine

Une AÉUM plus proche

Julian veut que l’AÉUM s’implique dans des projets dont les étudiant·e·s peuvent véritablement profiter. Il propose par exemple de créer une « fête des rues » sur la rue McTavish pour « célébrer les étudiant·e·s de l’Université ». Il dit avoir réalisé que l’AÉUM est dans une « position unique » – du fait de sa taille – pour créer des projets qu’aucune autre organisation ne peut mettre en œuvre. « C’est pour ça que mes projets sont si ambitieux », affirme-t-il.

Avec chaque projet, le candidat a établi une liste tentative d’organisations pouvant potentiellement aider à la mise en place. Pour la fête des rues, il a pensé que les partenaires de l’Association qui organisent déjà le marché alimentaire sur la rue McTavish pourraient se charger de réserver la rue, que les organisateur·rice·s de Frosh pourraient offrir du personnel et que plusieurs commanditaires pourraient fournir l’équipement et la nourriture.

Risann veut elle aussi mettre en place des services dont les étudiant·e·s veulent véritablement faire usage. Elle propose la création d’un programme d’épicerie « payez ce que vous pouvez » pour alléger la charge financière des étudiant·e·s en difficulté. Même si elle dit vouloir éviter une demande d’ajout de frais à cet effet au référendum de l’AÉUM, elle admet ne pas être certaine que l’Université ni l’Association puissent financer le programme.

Bryan, de son côté, veut créer un syndicat des locataires de McGill. « 80% des étudiant·e·s sont des locataires, soit 32 000 personnes. En se syndiquant, on pourrait partager nos connaissances et être en mesure de lutter contre les loyers élevés, les propriétaires.» Il estime que les connaissances sont déjà là puisque l’AÉUM dispose d’un comité de Logements abordables ; il s’agirait donc de « se concentrer sur la sensibilisation et l’organisation » avant d’en faire un service officiel de l’AÉUM ou encore un groupe étudiant indépendant – comme la Clinique d’information juridique.

L’importance de la francophonie

Les trois candidat·e·s sont aussi d’accord quant à la nécessité que l’AÉUM remplisse son mandat et serve ses étudiant·e·s francophones. Les candidat·e·s applaudissent les progrès récents en termes d’accessibilité francophone de l’AÉUM – l’Association dispose désormais d’une traductrice à temps plein – mais il·elle·s déplorent la lenteur d’exécution. C’est le cas de Julian, qui s’est montré visiblement déçu que tous les documents de l’AÉUM ne soient pas disponibles en français. Julian est le seul des trois candidat·e·s à s’être entretenu en français avec Le Délit. Par ailleurs, la Commission des Affaires francophones a officiellement soutenu sa candidature pour la présidence.

Pour aborder le problème de la francisation de l’Association, Risann considère qu’il faudrait commencer à « traiter la communauté francophone comme la minorité qu’elle est ». Selon elle, « c’est une question d’équité ». Bryan, quant à lui, met l’accent sur l’importance de donner autant de ressources que possible à la Commission des Affaires francophones. « Il·elle·s connaissent mieux que personne les intérêts des étudiant·e·s francophones », explique-t-il.

Place au vote

L’élection pour le poste de président·e de l’AÉUM se présente donc hautement compétitive cette année. Bryan Buraga, le candidat de la démocratisation, Julian Guidote, le candidat de la santé mentale ou Risann Wright, la candidate de l’équité ? Les étudiant·e·s de premier cycle de l’Université McGill ont du lundi 14 au vendredi 18 pour faire leur choix. Les résultats seront annoncés après 18h, ce vendredi.


Dans la même édition