Pourquoi McGill préfère-t-elle que son association étudiante ne parle pas de Hong Kong ?

L’Université se dissocie fermement des propos de l’AÉUM, qui avait commenté les actions du gouvernement chinois dans l’ancienne colonie britannique.

Vincent Morreale | Le Délit

Le 23 août dernier, des garde-côtes chinois ont arrêté et emprisonné douze jeunes hommes hongkongais qui tentaient de rejoindre Taïwan par bateau à moteur. Ces militants prodémocratie, qui avaient participé aux manifestations qui secouent l’ancienne ville britannique depuis 2018, fuyaient leur ville à la recherche d’un asile politique. En juillet dernier, le parlement de Hong Kong, contrôlé par un parti proche de Pékin, a adopté une loi permettant à la Chine de juger les dissident·e·s politiques sur son territoire national selon les procédures judiciaires chinoises qui, d’après l’organisme Amnistie internationale, ne garantissent pas un procès juste et équitable. Les familles de ces jeunes sont sans nouvelles depuis leur fuite, mais la presse sait qu’ils risquent d’être accusés de séparatisme et qu’ils seront représentés par des avocats choisis par Pékin. Cet incident a largement été rapporté par la presse internationale qui s’inquiète d’un fort recul de la démocratie à Hong Kong. 

Bantersnaps – Unsplash La ville de Hong Kong, ancienne colonie britannique, a été rétrocédée à la Chine en 1997

Le 7 novembre dernier, l’Association des étudiant·e·s de l’Université McGill (AÉUM) faisait paraître une déclaration sur le sujet, conjointement avec le Réseau des étudiant·e·s hongkongais·e·s de McGill. Le texte appelait le gouvernement canadien à prendre position par rapport à cet incident et condamnait, plus généralement, les actions supposées du gouvernement chinois.

« Hong Kong s’était vu promettre une certaine autonomie depuis son transfert du Royaume-Uni à la République populaire de Chine en 1997, dont un système de justice pénale séparé. Récemment, les tentatives de compromettre l’autonomie démocratique de Hong Kong par le gouvernement chinois ont déclenché de nombreuses manifestations »

Toutefois, l’administration de l’Université a publié, dans les jours qui ont suivi, un communiqué dans lequel elle se dissociait fermement des propos de l’AÉUM. Le texte, écrit par le vice-principal Fabrice Labeau, mentionnait la nature « polarisante » des déclarations et appelait l’AÉUM à se montrer à la hauteur de ses responsabilités envers l’ensemble de ses membres. Il laissait entendre que Fabrice Labeau avait communiqué avec des responsables de l’AÉUM pour parler de cette prise de position :

« J’ai amorcé un dialogue avec nos associations étudiantes à propos de la nature polarisante de ces déclarations et sur l’importance de prendre en considération les différents points de vue et la diversité des identités de leurs membres […]»

Déclaration de Fabrice Labeau

Le communiqué du Pr Labeau affirmait aussi, de manière directe, que McGill n’endossait pas les propos de l’AÉUM : « Ces positions ne doivent pas être interprétées comme le reflet de celles de l’administration de l’Université, ou de la communauté de McGill dans son ensemble. » 

Il faut savoir que l’AÉUM est en théorie un organisme complètement indépendant de l’Université. L’association publie de manière assez fréquente des déclarations écrites par ses exécutant·e·s, qui sont élu·e·s chaque année par les étudiants et les étudiantes de McGill. Elles concernent la plupart du temps la politique universitaire, mais il n’est pas rare que l’AÉUM se prononce sur des questions de politique nationale ou internationale. Certaines déclarations passées ont traité par exemple de la Loi sur la laïcité de l’État, du gazoduc Trans Mountain et sur le mouvement Black Lives Matter (La vie des Noir·e·s compte) aux États-Unis. À ces occasions, McGill n’a pas commenté les déclarations de l’AÉUM.

Le communiqué de Fabrice Labeau a été émis seulement 5 jours après la déclaration de Hong Kong, mais il semble aussi faire allusion à un incident survenu un mois plus tôt. Le 16 octobre, l’AÉUM avait partagé une déclaration de l’Association des étudiants arméniens commentant le conflit alors en cours entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, déclaration qui avait alors suscité le mécontentement de nombreux·ses étudiant·e·s turc·que·s et azéri·e·s. Le président de l’AÉUM, Jemark Earle, a affirmé au Délit qu’une rencontre avait déjà eu lieu sur la question. 

Qu’est-ce qui a poussé l’administration à s’ingérer dans les affaires de l’AÉUM et à se dissocier si fermement de sa déclaration ? Pourquoi cette déclaration, qui pourtant reprend des faits largement rapportés par la presse occidentale, a‑t-elle suscité une si grande controverse à McGill ? La section Enquête du Délit a rencontré plusieurs intervenant·e·s aux divers points de vue pour tenter de mieux comprendre cette affaire.

Vincent Copti | Le Délit

Colère sur les réseaux sociaux

La déclaration de l’AÉUM a immédiatement suscité une forte réaction dans les communautés étudiantes. Les médias sociaux se sont rapidement transformés en champ de bataille où s’affrontaient les défenseur·euse·s et les détracteur·rice·s du mouvement prodémocratie à Hong Kong.

Sur Facebook, la publication de l’AÉUM a été inondée de centaines de commentaires dénonçant sa prise de position. Parmi les insultes et les appels au boycott, on pouvait lire, entre autres, que l’AÉUM n’avait pas la légitimité de faire une telle déclaration et qu’elle ne représentait pas correctement les étudiant·e·s chinois·es de McGill. Certains autres commentaires affirmaient que la déclaration constituait une forme de racisme antichinois et que l’association insultait la communauté chinoise à McGill. Quelques internautes ont aussi abordé directement la situation à Hong Kong, défendant l’action de Pékin.

« Ces 12 personnes ont ILLÉGALEMENT TRAVERSÉ les frontières et ont été arrêtées dans les eaux chinoises par les garde-côtes chinois. Les garde-côtes chinois ne devraient-ils pas appliquer les lois à ceux qui traversent la frontière sans les pièces d’identité ou les permis nécessaires ?»

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« Vous voyez que nous sommes très tolérants avec les personnes qui soutiennent le séparatisme de HK, car on nous dit que McGill a une société étudiante inclusive et diversifiée. Et voyez comment vous nous traitez ? En nous manquant de respect (voire en nous insultant) avec deux poids, deux mesures. » 

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« Hé l’AÉUM, pouvez-vous arrêter de montrer votre ignorance des questions politiques dans d’autres pays ? Vous n’avez aucune idée de ce qui est arrivé aux vrais citoyens (je veux dire ceux qui ne sont pas des émeutiers) de Hong Kong ! »

Commentaires sur le compte Facebook de l’AÉUM

Un grand nombre d’internautes ont au contraire pris le parti de l’AÉUM, rappelant qu’il fallait distinguer entre la critique d’un régime politique et la critique de ses citoyen·ne·s. Quelques utilisateur·rice·s se sont aussi mis·es à publier un très grand nombre de commentaires absurdes et apparemment aléatoires ; plusieurs internautes, apparemment favorables à la déclaration, y ont vu une tactique pour étouffer la discussion.

Demande de comptes à l’AÉUM

Mahaut Engérant | Le Délit

Lors du conseil législatif du 19 novembre, la période de questions, habituellement peu fréquentée par des étudiant·e·s de l’extérieur du conseil, a permis à quelques-un·e·s de longuement questionner l’AÉUM sur sa déclaration. Une étudiante a affirmé que la déclaration avait suscité une vague d’insultes racistes sur les réseaux sociaux et qu’elle avait causé une « terrible détresse psychologique » chez les membres de la communauté chinoise. Il a également été reproché aux exécutant·e·s de l’AÉUM de ne pas avoir consulté le conseil législatif avant de faire leur déclaration, ce à quoi Brooklyn Frizzle, vice-président·e aux Affaires universitaires, a répondu que rien dans la constitution de l’AÉUM ne les contraignait à le faire.

Les étudiant·e·s chinois·es n’étaient pas les seul·e·s à venir présenter leurs doléances au conseil. Des étudiant·e·s d’origines turque et azérie se sont aussi présenté·e·s pour critiquer les prises de position de l’AÉUM sur la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Il·elle·s reprochaient entre autres à l’association étudiante d’avoir relayé une comparaison injuste entre le génocide arménien du début du vingtième siècle et le rôle de l’Azerbaïdjan dans le conflit en cours. Une pétition, signée par 98 étudiant·e·s, avait été envoyée à ce sujet aux exécutant·e·s de l’AÉUM.

Une pétition adressée à l’AÉUM l’appelant à cesser de marginaliser les étudiant·e·s d’origine chinoise a quant à elle été partagée et signée par plus de 600 personnes. Les auteur·rice·s de la pétition reprochaient entre autres à l’AÉUM de négliger le traumatisme colonial associé en Chine à l’occupation britannique de Hong Kong, qui rendrait les citoyen·ne·s chinois·es plus sensibles à l’intervention étrangère dans la politique chinoise. 

« D’être incompris, diabolisés, ostracisés et, en fin de compte, de subir un préjudice de la part de la communauté dont nous faisons partie est la dernière chose dont les étudiants chinois de McGill ont besoin au milieu de la pandémie de COVID-19 »

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« La communication authentique est la façon dont nous réglons civilement nos désaccords et apprenons les uns des autres, plutôt que d’accepter un endoctrinement idéologique insensible. Nous pensons qu’il est nécessaire d’avoir une conversation plus équilibrée plutôt que d’imposer des opinions aux autres » 

Pétition envoyée à l’AÉUM

Face aux étudiant·e·s qui le·a questionnaient lors du conseil législatif, Frizzle a précisé qu’il n’était pas nécessaire, à ses yeux, que l’intégralité de la communauté étudiante soit d’accord avec les déclarations de l’association. D’après iel, les exécutant·e·s auraient pour mandat de prendre position en fonction de leur interprétation des politiques anti-oppressives de l’AÉUM. L’important ne serait pas que tous·tes les étudiant·e·s soient d’accord avec les positions de l’association, mais bien que celle-ci apporte son soutien aux étudiant·e·s qui en ont le plus besoin, a ajouté Frizzle. L’AÉUM serait, à ses yeux, une organisation inhéremment politique.

« Je dois dire que personne ne s’attendait à un tel tollé. Ce que les étudiant·e·s ne savent pas, c’est que nous avons passé deux semaines à faire des recherches et à consulter des gens pour nous assurer que notre déclaration serait bien factuelle »

Brooklyn Frizzle

Contacté·e·s par Le Délit, Brooklyn Frizzle et Jemark Earle ont affirmé que malgré les protestations des étudiant·e·s, iels croyaient toujours que la déclaration était appropriée, et qu’iels n’auraient pas de problèmes à la publier de nouveau.

Un « biais anti-chinois et anticommuniste »

Le Délit a eu l’occasion de s’entretenir avec plusieurs étudiant·e·s qui ont participé à cette contestation. 

L’un de ces étudiant·e·s, Robert (nom fictif), est resté en contact avec Le Délit pendant plus de deux semaines. Au moment du premier contact, il a affirmé être dans un hôpital chinois où il se trouvait à la suite du traumatisme infligé par la déclaration de l’AÉUM sur Hong Kong. Selon lui, l’association étudiante ne s’occuperait pas assez de ses étudiant·e·s chinois·es, qui auraient été durement éprouvé·e·s par le racisme indirectement engendré par la pandémie de COVID-19.

« Pendant la crise de la COVID, la communauté chinoise de Montréal a été attaquée et les crimes haineux se sont intensifiés. Ni les médias occidentaux ni l’AÉUM n’ont abordé le sujet malgré les nombreux courriels que nous leur avons envoyés »

Robert*

Pour Robert, le principal problème de la déclaration serait son « biais anti-chinois et anticommuniste ». S’inspirant des médias occidentaux, l’AÉUM aurait représenté la situation comme un combat pour la démocratie, alors qu’il s’agirait principalement, selon Robert, d’une lutte pour maintenir le colonialisme à Hong Kong. Il a pointé du doigt le fait que les médias occidentaux seraient en général beaucoup plus sévères avec la Chine, et a réfuté l’idée reçue selon laquelle il s’agirait d’un pays respectant moins les droits humains que les pays occidentaux, précisant que cette perception des faits était largement erronée. Selon lui, les manifestant·e·s de Hong Kong étaient des « terroristes », qui recevaient trop d’attention de la part des grands médias internationaux. D’autres étudiant·e·s que Le Délit a passé·e·s en entrevue partageaient cette perception.

« Si l’AÉUM est capable de reconnaître l’impact du colonialisme sur les autochtones du Canada, elle pourrait aussi reconnaître l’impact du colonialisme britannique sur les Chinois de Hong Kong. […] La seule différence, c’est que nous avons repoussé les colonialistes »

Robert*

Des étudiant·e·s en colère

Au premier entretien, Robert a dit avoir été « très satisfait » de la réponse de l’administration, dans laquelle celle-ci se distanciait des propos de l’AÉUM et soulignait leur caractère « polarisant ». Il a affirmé être à l’origine de la pétition adressée à l’AÉUM, mentionnée plus haut. Il a aussi affirmé s’être coordonné avec des amis pour faire valoir son point de vue auprès de l’administration de l’Université et auprès de l’AÉUM, ce qu’il a démenti par la suite. Le Délit n’a pas pu confirmer avec l’administration de McGill que de tels échanges avaient eu lieu. 

« Nous avons été en contact avec Fabrice Labeau [le vice-principal] quotidiennement. Moi et un groupe de mes amis, je ne veux pas parler pour tous·tes les étudiant·e·s chinois·e·s, nous lui avons écrit pour le sensibiliser à notre point de vue. Nous avons également écrit à l’AÉUM à de nombreuses reprises »

Robert*

D’autres étudiant·e·s contacté·e·s par Le Délit ont également dit avoir tenté de faire valoir leur point de vue auprès de l’AÉUM et auprès de l’administration mcgilloise, que ce soit en envoyant des courriels, en participant à des réunions publiques ou en assistant aux périodes de questions. Une étudiante a affirmé avoir fréquenté les heures de bureau d’un·e exécutant·e de l’AÉUM pendant plus d’une semaine.

Si la majorité des étudiant·e·s rencontré·e·s par Le Délit partageaient le point de vue nationaliste de Robert et affichaient comme lui leur sympathie pour le gouvernement de Pékin, d’autres ont tenu à prendre leur distance avec le gouvernement et ont condamné ses actions à Hong Kong. Pour ces étudiant·e·s, l’important n’était pas le contenu de la déclaration par rapport à la situation de Hong Kong mais son impact sur les étudiant·e·s de McGill.

« Je respecte le fait que l’AÉUM ait une opinion sur ce qui se passe à Hong Kong, et je crois même qu’elle est partagée par la plupart de la communauté. Cependant, il faut comprendre que quand une association étudiante du Canada prend position sur ce qui se passe à Hong Kong ou en Azerbaïdjan, ça ne change absolument rien à la situation là-bas. La seule chose sur laquelle ç’a un impact, c’est sur les membres de la communauté qui sont davantage mis à l’écart »

Un étudiant

D’autres étudiant·e·s ont néanmoins affirmé que la déclaration de l’AÉUM présentait une perspective erronée et unilatérale de la situation à Hong Kong. Certain·e·s ont dit trouver que les sources présentées par l’AÉUM étaient toutes des sources douteuses avec un « visible biais anti-chinois ». Plusieurs ont notamment souligné que l’AÉUM citait des médias hongkongais peu fiables et acquis à la cause démocrate. Une étudiante a affirmé au Délit qu’il aurait été préférable, pour mieux dépeindre la situation, d’utiliser des sources « officielles ». 

« Lorsque l’on regarde la déclaration de l’AÉUM, la première source qui est mentionnée est un journal, le Apple Daily, qui parle du coronavirus comme du « virus de Wuhan ». C’est carrément du racisme, et ça me laisse penser qu’il n’y a pas eu de bonne recherche de la part de l’AÉUM »

Une étudiante

Cette affirmation sur la fiabilité des sources de l’AÉUM est à nuancer. L’Apple Daily est considéré par plusieurs médias internationaux comme l’un des derniers grands médias indépendants de Hong Kong, depuis que le South China Morning Post a été acheté par l’entreprise chinoise Alibaba en 2015. Par ailleurs, les faits commentés par l’AÉUM n’ont pas seulement été mentionnés par des médias hongkongais, mais ont aussi été largement documentés par la presse internationale.

Le Délit a aussi pu rencontrer des étudiant·e·s turc·que·s et azéri·e·s qui voulaient parler de la publication de l’AÉUM sur la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. La plupart étaient sympathiques à la cause des étudiant·e·s qui s’opposaient à la déclaration de l’AÉUM sur Hong Kong. Certain·e·s étaient par contre étonné·e·s du fait que McGill ait seulement émis une déclaration publique se distanciant des prises de position de l’AÉUM après la publication sur Hong Kong.

Le point de vue d’un activiste hongkongais

Le Délit s’est entretenu avec Benjamin Fung, un professeur de McGill en sécurité informatique originaire de Hong Kong. Critique du régime chinois, il milite depuis plusieurs années au Québec pour dénoncer les violations des droits humains en Chine et à Hong Kong. Le Pr Fung, qui a suivi cette affaire, est d’avis que la déclaration de l’AÉUM ne constituait ni une forme de racisme, ni une forme d’agression, en cela qu’elle s’attaquait à un gouvernement et non à la communauté chinoise de McGill. Il n’est toutefois pas surpris de voir que des étudiant·e·s chinois·es l’aient interprétée d’une telle manière. Selon lui, le système d’éducation en Chine chercherait à empêcher les jeunes citoyen·ne·s chinois·es de tolérer les critiques du régime. 

« De notre point de vue, au Canada, il peut sembler évident que critiquer le gouvernement d’un pays ne revient pas à critiquer ses habitant·e·s. […] Pour quelqu’un qui a fréquenté le système d’éducation chinois, tout est confondu : le gouvernement, le parti et le peuple. Dans cet état d’esprit, on ne peut pas critiquer le parti communiste sans s’attaquer à la Chine et au peuple chinois »

Benjamin Fung

La plupart des étudiant·e·s à qui nous avons pu parler défendaient fermement la position du pouvoir chinois à Hong Kong et disaient ne pas considérer la Chine comme un État autoritaire, comme le font la plupart des organisations internationales de défense des droits humains. Ils et elles affichaient une grande méfiance face aux médias occidentaux, leur préférant des sources officielles ou des médias proches du pouvoir central chinois. Il est important de préciser ici que tous·tes les étudiant·e·s chinois·e·s à qui nous avons parlé ne rentraient pas dans cette catégorie. Certain·e·s ont tenu à prendre leur distance avec le gouvernement et fondaient leur opinion sur la version des faits présentée par les médias internationaux.

Vincent Morreale | Le Délit Une manifestation à Montréal, le 15 novembre dernier.

Face à l’hypothèse selon laquelle ces étudiant·e·s seraient lié·e·s au gouvernement chinois, le Pr Fung se montre très prudent. Bien qu’il croit que ce ne serait pas impossible, il estime plus probable que la plupart de ces étudiant·e·s agissent surtout par « nationalisme ». 

Toutefois, dans le cadre de son activisme, il a observé ce qu’il croit avoir été des actions du gouvernement chinois pour discrètement mettre des bâtons dans les roues de ses opposant·e·s au Canada. Sans pouvoir en être sûr, il estime par exemple plausible que le consulat de la Chine à Montréal ou d’autres instances proches de Pékin aient pu organiser des contre-manifestations lorsque des manifestations en faveur de la démocratie à Hong Kong étaient organisées.

« À chaque fois qu’il y a une manifestation pro-Hong Kong, il y a toujours plusieurs contre-manifestations en faveur du régime chinois. Et elles sont bien organisées »

Benjamin Fung

Il y a un an, à la suite d’une manifestation où il avait fait un discours, le Pr Fung a trouvé sur son téléphone portable des fichiers « suspects ». Le professeur en cybersécurité à McGill croit qu’il pourrait avoir été victime d’une tentative de piratage, dont il a tracé l’origine à Shanghai.

Dans les dernières années, les services de renseignement canadien ont documenté des efforts du gouvernement chinois pour influencer les actions de ses ressortissant·e·s au Canada et pour faire taire les critiques du régime. Dans des déclarations obtenues par le National Post, David Vigneault, le directeur du service de renseignement, a par ailleurs affirmé que les universités canadiennes constituaient des cibles privilégiées pour la Chine. Il a aussi affirmé que des étudiant·e·s et des professeur·e·s étaient victimes de surveillance et de coercition.

« Certains États étrangers tentent régulièrement de menacer et d’intimider des individus dans le monde entier par l’intermédiaire de diverses entités étatiques et d’intermédiaires non étatiques. Ces États, tels que la République populaire de Chine, peuvent utiliser une combinaison de leurs services de renseignement et de sécurité ainsi que des agents de confiance pour les aider à mener diverses formes d’activités de menace » 

Service canadien du renseignement de sécurité

Silence radio de la part de l’administration

Pour obtenir le point de vue de McGill sur cette affaire, Le Délit a envoyé à Fabrice Labeau un courriel contenant des questions précises. Le Délit demandait, entre autres, si l’Université avait reçu des commentaires ou des demandes provenant de l’extérieur de sa communauté, ou en quoi l’Université trouvait cette déclaration problématique, alors qu’elle présentait des faits avérés. Enfin, Le Délit a demandé pourquoi l’Université avait tenu à s’ingérer dans les affaires de l’AÉUM alors qu’il s’agit d’un organisme indépendant.

L’administration de McGill a choisi de ne répondre à aucune question et a plutôt renvoyé un court courriel réaffirmant la position qu’elle avait prise le 12 novembre :

« La diversité des opinions est un principe fondamental qui doit être respecté en toutes circonstances – toutefois, la polarisation qui confine à l’ostracisme, ou qui fait en sorte que nos étudiants ont le sentiment de ne pas être les bienvenus, de ne pas être entendus et de ne pas être représentés, ne sera pas tolérée »

***

« Ces positions ne doivent pas être interprétées comme le reflet de celles de l’administration de l’Université, ou de la communauté de McGill dans son ensemble. »

Réponse de l’administration aux questions du Délit

En l’absence de réponses de la part de l’administration, il est impossible de déterminer ce qui a poussé McGill à se distancier publiquement et si clairement des propos de l’AÉUM. Toutefois, il est pertinent de constater qu’il s’agit d’une prise de position inhabituelle à bien des égards de la part de McGill. Par le passé, l’AÉUM a très souvent pris des positions politiques, dont plusieurs ont causé de la controverse parmi le corps étudiant, sans que McGill prenne pour autant la peine de publiquement s’en dissocier.

Lorsque l’AÉUM avait traité le gouvernement québécois de raciste et de xénophobe en 2018, McGill n’avait pas réagi publiquement. Lorsque l’AÉUM a pris le parti de la nation Wet’suwet’en en déclarant que la Gendarmerie royale du Canada (GRC) avait envahi son territoire, McGill n’avait pas réagi publiquement. Enfin, il y a moins d’un mois, lorsque l’AÉUM avait semblé prendre le parti de l’Arménie dans le conflit avec l’Azerbaïdjan, McGill n’a pas réagi publiquement, bien qu’elle ait rencontré des responsables de l’AÉUM. Aucune de ces déclarations n’avait été appréciée à l’unanimité par la communauté étudiante.

Il semble clair que la forte contestation de la part de la communauté étudiante a joué un rôle déterminant dans cette décision de l’administration. Mais pourquoi a‑t-elle fléchi sous la pression ici et non ailleurs ? Qu’est-ce qui est différent dans la prise de position sur Hong Kong ? 

Le Délit reste à l’affût de tout prochain développement.


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