L’itinérance en temps de COVID à Montréal

Le Délit s’est entretenu avec des intervenant·e·s du milieu pour en apprendre davantages sur l’impact de la pandémie sur les plus démuni·e·s.

itinérance-dessinAlexandre Gontier | Le Délit

La pandémie de la COVID-19 amplifie les inégalités, qu’elles soient raciales, économiques ou sociales. Alors que certaines personnes ont le privilège d’éviter les risques de contracter le virus, d’autres y sont disproportionnellement exposées. Les personnes défavorisées ou marginalisées sont également celles qui vivent les plus graves conséquences de la pandémie pour leur sécurité et leur bien-être. De ce fait, le nombre de personnes en situation d’itinérance a subi une forte hausse durant la pandémie. En effet, à Montréal, ce nombre serait passé de 3000 à 6000 dans la période entre 2018 et septembre 2020 au début de la pandémie. Le Délit s’est entretenu avec un intervenant du milieu des organismes d’intervention auprès des sans-abris pour en apprendre davantage sur les nouveaux obstacles qu’a amené la pandémie pour les personnes en situation d’itinérance et les organismes qui leur viennent en aide.

Pandémie, personnes sans-abris et organismes communautaires

Le directeur général de la Mission Old Brewery, James Hughes, explique que « la pandémie a changé de façon très significative les opérations des organismes » comme le sien qui offrent des hébergements ainsi que des services pour réintégrer à la société les personnes en situation d’itinérance. Il ajoute qu’il y a eu des impacts « tangibles et intangibles ». Tout d’abord, il a fallu diminuer la capacité d’accueil pour respecter les protocoles de distanciation. L’établissement est passé d’une capacité de 300 à 150 personnes dans la bâtisse pour hommes. Cette réduction des places disponibles survient alors que le nombre de places nécessaires a augmenté. Pour tenter de limiter cette contrainte, il a fallu trouver de nouveaux emplacements et engager de nouveaux employé·e·s, ce qui n’a pas été de tout repos, a affirmé James Hughes au Délit. La Ville de Montréal a également dû investir dans des plexiglas, des masques et des gels désinfectants.

« La distanciation sociale a eu comme effet psychologique de créer une plus grande distance entre les itinérant·e·s »

Un aspect plus difficilement observable selon James Hughes est que la pandémie a renforcé la perception négative à l’endroit des itinérant·e·s. Le directeur général explique que, de manière générale, certaines personnes entretiennent des préjugés envers les sans-abris, mais qu’en temps de pandémie, les craintes entourant les risques de contagion augmentent la stigmatisation des personnes sans-abris. Au sein même du refuge, la distanciation sociale a eu comme effet psychologique de créer une plus grande distance entre les itinérant·e·s. Cette distance rend les échanges plus compliquées, ce qui a un impact sur la santé mentale. James Hughes a confié que les deux dernières années ont été « parmi les plus difficiles » de sa carrière de 18 ans à la tête de divers programmes sociaux.

James Hughes affirme que si la pandémie a apporté quoi que ce soit de positif, c’est qu’elle aura permis à la population générale, aux politicien·ne·s ainsi qu’aux fonctionnaires de voir à quel point ces populations sont disproportionnément plus vulnérables à une crise de santé publique en raison de l’aspect communautaire de la vie en refuge. Il est très reconnaissant que des fonctionnaires de la Santé publique se soient déplacé·e·s sur les lieux pour effectuer les dépistages ainsi que pour administrer les vaccins. Ces actions ont contribué à la protection de la population des sans-logis ainsi que des employé·e·s des organismes qui les côtoient.

Voir aussi : L’itinérance à Montréal avant la pandémie

Les 3 types d’itinérance

Le directeur général de la Mission Old Brewery affirme que l’itinérance est plus complexe qu’on ne le pense et prend plusieurs formes. Elle peut ainsi être classée en trois catégories malgré un certain degré de fluidité. La première catégorie désigne des personnes qui passent la majorité de leur temps à l’extérieur ; elles sont qualifiées comme étant en situation d’itinérance absolue. La deuxième catégorie, les personnes en situation d’itinérance en refuge, est constituée d’individus qui fréquentent les établissements tels que la Mission Old Brewery. La troisième catégorie regroupe les personnes sans adresse fixe qui dorment sur le canapé d’ami·e·s, par exemple. Les gens de cette dernière catégorie font partie de ce que l’on appelle l’itinérance invisible. D’autant plus que le nombre réel de personnes en situation d’itinérance serait beaucoup plus élevé que ce que les données suggèrent. En effet, Annie Savage, la directrice du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), soutient « qu’on sous-estime largement l’ampleur de l’itinérance à Montréal ».

« Notre vocation, ce n’est pas juste de gérer l’itinérance mais de solutionner l’itinérance »

James Hughes, directeur général de la Mission Old Brewery

De son côté, la Mission Old Brewery vient principalement en aide aux personnes en situation d’itinérance en refuge en offrant plus de 500 lits. Par contre, « notre vocation, ce n’est pas juste de gérer l’itinérance mais de solutionner l’itinérance », affirme son directeur général. Pour y arriver, il faut avoir des lieux d’hébergement ouverts 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, avec une équipe professionnelle et des conseiller·ère·s qui accompagnent les gens vers leur réintégration dans la société, a‑t-il affirmé. Plus récemment, l’organisme tente également de venir en aide aux personnes en situation d’itinérance absolue.

Depuis décembre 2020, un service de navette pour la ville de Montréal, en collaboration avec la STM, nommé le « Solidaribus » a été mis en place. Cette initiative vise à cibler les personnes en situation d’itinérance absolue et à les emmener dans un des refuges présents sur l’île pour y passer la nuit. Dans le cas où tous les refuges seraient pleins une certaine nuit, James Hughes affirme que « nous, on ne laisse jamais personne à l’extérieur, c’est certain ». Ainsi, en dernier recours, les personnes sans-abris peuvent dormir la tête couchée sur la table de la cafétéria pour éviter de passer la nuit dehors dans des températures glaciales. Malgré ces mesures en place, deux personnes en situation d’itinérance absolue à Montréal ont perdu la vie au cours du mois de janvier.

Selon une étude de 2018, entre 600 et 1000 personnes passeraient la nuit dehors chaque soir à Montréal, partage James Hughes. Comme la pandémie a exacerbé ce problème, il est fort probable que ce chiffre ait augmenté. James Hughes affirme que les organismes font leur possible pour s’attarder à l’itinérance absolue, mais qu’il s’agit d’un processus qui prend du temps car il faut bâtir des liens de confiance avec les gens. Il ajoute qu’en tant que collectivité, on pourrait en faire encore plus et adopter des approches plus novatrices. Il cite notamment une initiative de la ville de Toronto, Streets to Homes, qui selon lui « a réussi son coup ». En 2020, Streets to Homes a permis à plus de 300 personnes vivant dans les rues de Toronto d’obtenir un logement permanent. Il aimerait voir des initiatives similaires à Montréal. Toutefois, il n’y a pas assez d’attention accordée à l’itinérance absolue à l’heure actuelle, déplore-t-il. James Hughes estime qu’il faut améliorer l’identification de cette sous-catégorie de personnes et s’assurer que les investissements nécessaires soient faits auprès des programmes de rue pour qu’ils puissent mieux cibler les besoins de ces personnes.

Voir aussi : Qu’est-ce qui caractérise l’itinérance à Montréal ?

Personnes en situation d’itinérance ayant été testées positives à la COVID-19

En janvier de cette année, il y avait 1 450 places d’hébergement et d’accompagnement pour les personnes en situation d’itinérance à Montréal. C’est un baisse comparativement aux 1 650 places disponibles à la même période en 2021, affirme James Hughes au Délit. Afin de combler ce manque et de répondre au nombre croissant de personnes sans-abris ayant été testées positives à la COVID-19, la Ville de Montréal a mobilisé un stade de soccer dans le quartier Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension pour les placer en isolement. Le stade, aménagé avec plus de 300 lits, a ouvert ses portes le jeudi 13 janvier. L’installation prise en charge par l’organisme Mission Old Brewery a été bien accueillie, car elle a permis de déplacer les personnes infectées dans un bâtiment séparé, ce qui a diminué les risques d’être exposé au virus pour les employé·e·s ainsi que pour les personnes en refuge. James Hughes affirme que le déplacement d’un lieu à un autre a été difficile autant pour les employé·e·s que pour les itinérant·e·s. Malgré tout, un service de taxi a été mis en place pour y amener les sans-abris ayant été testé·e·s positif·ve·s à la COVID-19. Il a également fallu développer un système informatique pour documenter les personnes ayant contracté le virus et faire un suivi, mentionne-t-il au Délit. L’ouverture de ce stade aura permis de répondre aux besoins d’isolement encadré de toutes les personnes en situation d’itinérance atteintes de la COVID et d’offrir un total de 1 800 places pour les sans-abris dans la métropole. Le 11 février dernier, le stade a cessé d’être un refuge pour les itinérant·e·s infecté·e·s à la COVID-19. Ces dernier·ère·s seront maintenant dirigé·e·s vers la zone COVID de l’hôtel Abri du Voyageur ayant une capacité de 70 lits.


Dans la même édition