Face à face avec l’Histoire : Reconstruire l’imaginaire collectif (3e partie)

Pour conclure le Mois de l’Histoire des Noir·e·s, Amélia, Hülya et Bianca vous présentent la dernière partie de la série d’articles sur Haïti.

Adélia Meynard | Le Délit

Lorsqu’Haïti fait les manchettes dans nos médias traditionnels, la perle des Antilles troque son surnom pour la République des ONG. On y expose, notamment, la recrudescence de la violence des gangs et des enlèvements, la crise humanitaire, la déliquescence des institutions démocratiques. Les dernières semaines n’ont pas fait exception ; c’est aujourd’hui la contestation populaire du mandat du président Jovenel Moïse qui est d’actualité. 

Il importe de se retrouver face à face avec l’histoire pour comprendre la constante frustration de ce peuple broyé par les rouages de multiples crises politiques, sociales et économiques. Cette colère est d’une part dirigée vers les chefs d’État, mais aussi vers l’entièreté d’un système qui produit et reproduit continuellement ces types de gouvernement. Il faut également redéfinir l’imaginaire collectif autour de ce pays pour nuancer les étiquettes qui lui sont trop souvent injustement apposées. 

→ Voir aussi : L’histoire de la diaspora haïtienne au Québec

Kreyol ayisyen

Haïti, pour nous, est un pays avec une langue riche. Le créole haïtien est l’une des langues créoles les plus parlées dans l’hémisphère occidental. Le créole s’est développé principalement dans les plantations de canne à sucre d’Haïti à partir des contacts entre les colon·ne·s français·es et les Africain·e·s asservi·e·s. C’est une langue qui possède de nombreuses racines, dont la langue indigène taïno parlée par les tous·tes premier·ère·s habitant·e·s du pays, la population autochtone Taïnos. Bien que le créole soit complètement différent de cette langue indigène, certains mots, comme Ayiti, sont restés dans le lexique.

Aujourd’hui, le créole haïtien a une orthographe officielle et il est reconnu comme langue co-officielle depuis 1987 avec le français. Il est important de noter que le créole haïtien est une langue distincte et complexe, pas seulement une sous-langue bâtarde du français, malgré la similarité de leur vocabulaire. De plus, le français n’est pas la seule influence du créole ; ses racines s’étendent également aux langues africaines. En effet, la morphologie et la syntaxe du créole haïtien semblent provenir de langues d’Afrique de l’Ouest telles que des langues benue-kwas, de la famille des langues nigéro-congolaises. D’autres langues, en particulier les langues bantoues comme le kikongo, pourraient avoir influencé de manière significative la grammaire haïtienne. Le créole, étant continuellement en évolution, a plus récemment été influencé par le contact à diverses langues comme l’espagnol et l’anglais. L’occupation américaine en Haïti entre 1915 et 1934 a, entre autres, provoqué un choc entre ces langues, ce qui a permis au créole d’évoluer.

Exemple de mots en créole ayant des racines espagnoles et anglaises :

chita = sienta en espagnol (asseoir)

kòb = cobre en espagnol (cuivre, expression vieillie désignant de la monnaie)

kabicha = cabecear en espagnol (sieste)

bokit = bucket en anglais (seau)

biznis = business en anglais (mes affaires, dans le sens « se mêler de mes oignons »)

blakarout = blackout en anglais (panne d’électricité)

Bien que le français en Haïti ait toujours été la langue officielle, il n’est parlé que par une petite élite bilingue. Il existe une expression populaire en créole haïtien « kreyòl pale kreyòl konprann » qui se traduit littéralement « le créole parle, le créole comprend ». Elle signifie que l’orateur destine ses paroles à ceux qui comprennent, autrement dit, aucune traduction ne sera utile ni proposée. Mais ce qu’elle suggère également, c’est que le créole haïtien est la langue du peuple. Contrairement au français, tous les Haïtien·ne·s parlent le créole et le comprennent en Haïti. C’est entre autres pour cette raison que, vers la fin du vingtième siècle, il y a eu une poussée vers l’introduction du créole haïtien dans des contextes historiquement réservés au français. Son utilisation dans les écoles a été établie en 1979. De plus, l’Akademi Kreyol Ayisien, fondé en 2014, est un organe institutionnel formé de 55 académicien·ne·s qui assure la protection du créole haïtien. Ainsi, bien que le français et l’anglais bénéficient malheureusement toujours d’un statut privilégié, cette nouvelle institution joue un rôle de premier plan dans la déstigmatisation du créole ainsi que dans sa valorisation.

Symbole de liberté et de la libération noire

Haïti, pour nous, en raison de la révolution de 1804, est à la fois le symbole de la libération des Noir·e·s et le catalyseur de nombreuses autres révoltes dans le monde. La contribution d’Haïti s’étend jusqu’en Europe avec l’aide que ce pays des Antilles a apportée à la Grèce lors de la révolution de 1821 contre l’Empire ottoman. C’est en étant le premier pays à reconnaître l’indépendance de la Grèce, en fournissant 25 tonnes de café, qui seront vendues pour l’achat d’armes, et en envoyant une centaine de soldats qu’Haïti soutient les efforts des révolutionnaires grec·que·s.

→ Voir aussi : Les femmes qui ont fait la révolution haïtienne

Simon Bolivar, leader et révolutionnaire latino-américain, est venu aux Cayes, en Haïti, en 1815, pour demander l’aide du gouvernement haïtien afin de libérer plusieurs pays de l’Amérique du Sud de l’emprise espagnole, soit la Bolivie, le Pérou, l’Équateur, la Colombie et le Venezuela. Bolivar a promis à Alexandre Pétion, alors président d’Haïti, qu’en échange de l’aide qu’il recevrait d’Haïti, il déclarerait l’esclavage illégal dans les pays naissants. El Libertador : Writings of Simon Bolivar, un recueil de lettres publiques et privées de Bolivar publié en 2003, révèle que la perle des Antilles a non seulement fourni des ressources matérielles, mais a également servi de modèle aux nations sud-américaines affranchies. C’est le cas, par exemple, du premier gouvernement bolivien, dirigé par Bolivar, qui a organisé son premier gouvernement en calquant le modèle haïtien. Dans le même ordre d’idée, la constitution vénézuélienne a été fondée sur celle d’Haïti.

Ayiti ou terre des hautes montagnes

Haïti, pour nous, c’est le pays le plus montagneux des Caraïbes. Deux bandes montagneuses séparent le territoire de l’archipel au nord et au sud. Ce relief lui vaut adéquatement son nom en taïno, Ayiti, signifiant « terre des hautes montagnes » ou « la montagne dans la mer ». L’une de ces montagnes abrite un monument qui s’inscrit dans le patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1982 : La Citadelle. Elle est située dans le Cap-Haïtien au pied d’une montagne qui s’élève à plus de 900 mètres d’altitude. C’est la plus grande forteresse de ce type dans l’hémisphère ouest. Il aurait fallu près de dix ans et pas moins de 20 000 personnes pour la construire. Le site qui abrite la Citadelle, le Parc Historique, est principalement un lieu culturel et touristique important aujourd’hui.

Terre d’accueil pour des réfugié·e·s juif·ve·s

Haïti, pour nous, c’est le pays qui a contribué à sauver plusieurs familles juives persécutées en Allemagne sous le régime du Troisième Reich peu avant la Seconde Guerre mondiale. Alors que l’idéologie nazie se répandait en Europe, les communautés juives étaient de plus en plus victimes des mesures d’exclusion. À la suite de l’annexion de l’Autriche, l’Europe a dû gérer une hausse des déplacements de ces populations, et c’est dans ce contexte que le président américain Franklin Roosevelt a organisé une conférence intergouvernementale en 1938 à Evians, en France. Réunissant une trentaine de pays, cette conférence avait pour but de discuter de l’immigration des réfugié·e·s juif·ve·s. Haïti et la République Dominicaine ont été les deux seuls pays à se porter volontaires pour accueillir ces réfugié·e·s. Animé par les valeurs et les principes de la révolution de 1804, le gouvernement haïtien souhaitait aider les Juif·ve·s à échapper au nazisme ; il a proposé d’accueillir 50 000 réfugié·e·s et de créer une zone de peuplement sur l’île de la Gonave.

Cette généreuse ambition a toutefois été freinée par une forte contestation du gouvernement américain ; pour des raisons qui restent encore floues aujourd’hui, le secrétaire d’État américain s’oppose à l’établissement d’un si grand nombre de réfugié·e·s. En 1939, le président haïtien de l’époque, Sténio Joseph Vincent, fait passer un décret-loi pour faciliter l’immigration des réfugié·e·s juif·ve·s. Il a accordé la citoyenneté et la nationalité haïtienne à quelques 300 réfugié·e·s juif·ve·s. Malgré la place discrète qu’occupe ce pan du récit collectif des Haïtien·ne·s et des Juif·ve·s dans l’histoire haïtienne, elle démontre une fois de plus la solidarité du peuple haïtien avec les populations soumises et persécutées.

L’union fait la force

Haïti, pour nous, c’est un rappel que l’union fait la force. Un récent exemple de mobilisation est incarné par le militantisme du producteur de films haïtiano-canadien Gilbert Mirambeau Jr. Ce producteur est à l’origine du hashtag #KotKobPetwoKaribea (« Où est l’argent de Petro Caribe ? ») ainsi que d’un mouvement de dénonciation de la corruption des gouvernements haïtiens. Plus récemment, plusieurs personnalités haïtiano-québécoises et d’autres nationalités ont signé plusieurs lettres ouvertes dénonçant le refus du gouvernement actuel de Jovenel Moïse de quitter ses fonctions à la suite de la fin de son mandat le 7 février 2021 dernier. Solidarité, espoir et mobilisation sont des mots qui sont depuis toujours au cœur d’Haïti et de sa diaspora qui brille sous toutes ses formes. Nous espérons que ces articles ont pu contribuer à la construction d’un nouvel imaginaire autour de notre beau pays.


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