L’immanence et la transcendance de la nature

Avatar (2009) et Princesse Mononoke (1997) s’opposent dans leur vision du monde naturel.

Adélia Meynard | Le Délit

Même au sommet du box-office international, une institution que l’on peut sans crainte qualifier de capitaliste, les films à saveur environnementale ont la cote. Le meneur actuel, Avengers Endgame, est centré sur un combat entre deux factions en désaccord sur la gestion de la surpopulation. Avant 2019, c’était Avatar (2009) de James Cameron qui était en tête du classement avec près de 3 milliards de dollars américains de revenus globaux, malgré son message anticapitaliste. Dès sa sortie, il a provoqué une foule d’accusations de plagiat, certaines menant à des poursuites. Le public, quant à lui, n’a pu s’empêcher de voir la ressemblance entre ce géant hollywoodien et Princesse Mononoke (1997), l’un des plus grands succès du studio japonais Ghibli.

Bien que les deux œuvres donnent à voir des sujets similaires, elles en font des traitements plutôt différents. Il ne s’agit pas simplement de dire, comme plusieurs l’ont déjà fait, qu’Avatar est un film hollywoodien classique qui présente un enjeu manichéen alors que Mononoke laisse place à l’ambiguïté morale. Une analyse plus approfondie révèle les conceptions radicalement différentes de la nature dans les deux œuvres. Dans le film de James Cameron, elle est une entité composite, constituée de la somme des êtres « connectés » par l’écosystème de Pandora ; dans celui de Hayao Miyazaki, elle transcende les époques et les entités comme condition de possibilité de l’existence.

Animisme scientifique

Dès son premier contact avec les Na’vis, l’espèce humanoïde originaire de l’exoplanète Pandora, le protagoniste d’Avatar, Jake Sully, est immédiatement introduit à la spiritualité animiste locale. La princesse na’vie Neytiri lui explique que tous les êtres de la planète (cela exclut les conquérants humains) sont liés à travers le temps et l’espace par Eywa, le concept primordial de Pandora. Ce lien est montré de manière explicite à plusieurs moments, la première fois étant lorsque la directrice du département scientifique de la mission humaine sur Pandora (la docteure Grace Augustine) parle des réseaux de racines qui unissent les arbres. De manière plus explicite, Cameron a doté les Na’vis, certains animaux et certains arbres d’un lien physique : un groupe de fibres nerveuses pouvant être littéralement connecté aux autres individus permettant une communication directe d’âme à âme. Cette propriété sous-entend un langage commun et une forme de conscience chez tous les êtres qui y participent. Bref, Cameron s’échine à nous le dire : sur Pandora, tous les êtres sont conscients et liés.

Ce n’est pas pour rien que l’union des éléments naturels ou la nature est incarnée de manière aussi observable. L’objectif est de permettre à Dre Augustine de traduire la spiritualité na’vie en langage scientifique (liens neuronaux, données téléchargées et téléversées dans l’arbre des souvenirs, etc.) afin de lui donner une légitimité. Cela est en soi un problème, car si Avatar se veut une transposition cinématographique de la colonisation européenne, l’idée que la valeur d’un élément cher à la population autochtone dépend de sa valeur dans la vision des colonisateurs revient à conférer à ces derniers le statut de juges. La destruction des lieux spirituels na’vis aurait sans doute moins ému le public si leur valeur n’avait pas été ainsi mise en évidence dans le paradigme des militaires. Outre ce message contraire aux visées anticoloniales explicites de ce film, la proximité métaphysique de ce lien qu’une équipe scientifique pourrait étudier a aussi pour conséquence de retirer à la spiritualité na’vie son caractère spirituel. Si Eywa est un phénomène physique observable que les Na’vis pourraient se contenter de mesurer et d’analyser avec des instruments, la question du rapport que les Na’vis devraient entretenir avec elle est loin d’être résolue. De même, ses origines et sa signification au-delà de son champ d’action planétaire sont des mystères qui mériteraient une analyse proprement spirituelle. Réduire les questions existentielles des Na’vis (Quel est notre rôle dans cette vie ? Quelle est notre place dans l’Univers?) à une observation biologique (le fait d’être connectés physiquement par des câbles) réduit la nature à l’objet d’une science, un objet immanent. C’est précisément à ce sort que parvient à échapper la nature dans Princesse Mononoke.

Une scène pour la vie

L’œuvre de Miyazaki dépeint la nature de manière plus abstraite avec son rapport aux dieux et aux humains. Le village des forges est à l’orée des bois de la forêt sacrée qui contiennent des gisements de minerai de fer en surface. C’est du commerce de ce métal que subsiste le village, peuplé essentiellement de personnes marginalisées (des prostituées et des lépreux) à qui cette communauté offre un nouveau départ. Pour satisfaire la demande en fer, Dame Eboshi mène des expéditions afin de faire reculer la forêt en l’enflammant et en coupant les arbres. Cela permet aux humains d’exploiter les gisements qui s’y trouvent. Comme moyen de défense contre les dieux animaux et contre les clans humains ennemis, les villageois utilisent l’arquebuse, une arme révolutionnaire (l’action se déroule au Japon médiéval) fabriquée avec le fer de la forge. Pour Dame Eboshi et ses sujets, le métal est donc nécessaire à leur subsistance et à leur défense, et la nature n’est qu’un obstacle. De plus, pour l’empereur qui envoie Eboshi abattre le Dieu cerf, ce dernier n’est qu’un trophée.

« Lorsque le Dieu cerf meurt, on pourrait croire que c’est la fin de la nature. Ce serait faire erreur, car, dans Princesse Mononoke, la nature n’est pas un être que l’on peut tuer : elle est la condition de possibilité de l’existence »

Les dieux animaux (excluant le Dieu cerf) doivent quant à eux défendre la forêt car leur existence en dépend. C’est d’elle que provient la magie qui les anime. Contrairement aux Na’vis, ils ne sont pas eux-mêmes des éléments de la nature, ils sont des entités à part, bien que leurs destins soient liés à celui de la forêt. Le Seigneur Okkoto, un dieu sanglier, soutient que sans la magie émergeant de la forêt sacrée et du Dieu cerf, les sangliers perdront leur dignité et ne seront que « le gibier des humains ». La nature est pour eux un milieu dans lequel les animaux s’épanouissent et un élément essentiel à leur survie.

Le Dieu cerf, quant à lui, se distingue par son silence et son indifférence. Arpentant la forêt sacrée, il se contente de donner et de prendre la vie – ce qui est illustré par les plantes qui naissent et meurent instantanément autour de ses pieds à chacun de ses pas. Avec ses sylvains, les petits êtres pendus aux arbres (qui rappellent les graines de l’arbre sacré dans Avatar), ils représentent la nature pure, la scène sur laquelle peut exister la vie.

Lorsque le Dieu cerf meurt, on pourrait croire que c’est la fin de la nature. Ce serait faire erreur, car, dans Princesse Mononoke, la nature n’est pas un être que l’on peut tuer : elle est la condition de possibilité de l’existence. C’est ce qu’affirme Ashitaka lorsqu’il dit que le Dieu cerf ne peut pas mourir. La nature est une scène, et les vivants sont à la fois acteurs et public. En mourant, le Dieu cerf détruit toute la flore et la refait tout de suite après – en somme, il fait table rase. Mais pour ce faire, il faut une table ; pour que la végétation revienne, il faut la nature. La dernière scène où un sylvain apparaît dans la végétation renaissante est une preuve qu’elle transcende les entités qui la représentent et qu’elle subsistera à jamais. La fin de Princesse Mononoke est la synthèse des visions divergentes de la nature des humains et des dieux animaux.

Dans Avatar, bien que la nature survive aux humains, il ne s’agit au fond que du résultat d’une lutte qui aurait pu pencher d’un côté comme de l’autre. Si Eywa devait « mourir » (par la destruction de toutes les plantes), la vie pourrait revenir sans problème. L’ancienne nature pourrait simplement être remplacée par une nouvelle. Dans Princesse Mononoke, ce n’est pas si simple. La nature est la source du destin et de toute vie, et sa disparition engendrerait la fin du sens. Les dieux meurent, oui, mais il ne s’agit que d’un moment dialectique dans une chaîne aussi longue que l’histoire du monde.


Dans la même édition