Après McGill, il s’attaque aux grandes banques

Après avoir quitté son poste de professeur, Gregory Mikkelson poursuit le combat pour le désinvestissement.

Extinction Rébellion Montréal

Gregory Mikkelson a enseigné pendant 18 ans à l’École d’environnement de l’Université McGill avant de démissionner en janvier 2020 à la suite du troisième refus du Conseil des gouverneurs de désinvestir du secteur des énergies fossiles. Le Délit s’est entretenu avec lui le 26 janvier dernier sur les enjeux de désinvestissement de l’Université et des cinq plus grandes banques canadiennes. 

→ Voir aussi : Démission de Gregory Mikkelson : une « affaire de conscience »

Le Délit (LD) : Selon vous, pourquoi le Conseil des gouverneurs refuse-t-il de désinvestir, et pourquoi le Comité aviseur en matière de responsabilité sociale (CAMSR) conseille-t-il de ne pas désinvestir ?

Gregory Mikkelson (GM) : Nos efforts pour le désinvestissement sont bloqués par un système de gouvernance ploutocratique. Le Conseil des gouverneurs est dominé par des intérêts corporatifs à travers les 12 membres nommé·e·s par le Conseil lui-même (members at large). Deux sont des membres ex-officio de l’administration et les membres élu·e·s directement par les ancien·ne·s, les étudiant·e·s et les employé·e·s sont donc en minorité (11/25). 

Pour ce qui est du CAMSR, je pense qu’il a été créé pour agir exactement comme il l’a fait. Les membres du Conseil des gouverneurs ont nommé une ancienne cadre du secteur pétrolier pour présider le comité et ont choisi un professeur qui avait reçu des bourses de l’Imperial Oil pour y siéger. Le Conseil a complètement empêché les représentant·e·s du corps professoral de contribuer au travail du comité, malgré leur expertise académique en matière de responsabilité sociale.

LD : Pouvez-vous nous parler de la journée d’action nationale du 29 janvier ?

GM : De nombreuses organisations à travers le Canada – notamment Lead Now, 4ourkids, Extinction Rébellion, 350​.org et Climate Pledge Collective – se sont associées pour faire pression sur les cinq plus grandes banques canadiennes, soit la Banque royale du Canada (RBC), la Banque Toronto Dominion (TD), la Banque Canadienne Impériale de Commerce (CIBC), la Banque Scotia et la Banque de Montréal (BMO). La campagne a pour objectif de faire pression sur ces banques afin qu’elles retirent leurs investissements dans les énergies fossiles et, en particulier, dans les sables bitumineux. En effet, ces cinq banques – RBC la première – possèdent non seulement des actions dans le secteur pétrolier, mais elles prêtent également des sommes importantes pour la réalisation de projets comme le pipeline Trans Mountain et, jusqu’à récemment, Keystone XL.

Certaines actions viseront le public, mais d’autres consisteront à interagir avec les employé·e·s des différentes banques pour allier pression interne et pression externe. Certaines personnes iront visiter physiquement les succursales, d’autres participeront via les réseaux sociaux et certaines enverront des lettres à leur succursale.

LD : Il existe différents moyens de diminuer l’importance des énergies fossiles dans l’économie, notamment en agissant sur la demande de combustibles fossiles. Pourquoi vous concentrez-vous sur l’offre, à travers le désinvestissement ?

GM : Il est important d’agir à la fois sur l’offre et sur la demande, mais la grande majorité de nos efforts au Canada, et en particulier ceux du gouvernement fédéral, se sont limités à la demande. Ces efforts sont nécessaires car notre consommation de combustibles fossiles par habitant·e est plus élevée que celle de la plupart des pays du monde, mais les Canadien·ne·s sont deux fois pires comme producteur·rice·s que comme consommateur·rice·s. Nous extrayons 32 tonnes de dioxyde de carbone du sol par habitant·e chaque année, alors qu’à titre de contre-exemple les États-Unis n’en extraient que 16 tonnes par habitant·e. Dans le contexte canadien, il est donc plus important de ralentir d’abord et ensuite d’arrêter rapidement l’extraction de combustibles fossiles.

→ Voir aussi : Qu’en est-il du désinvestissement ?

LD : Au début de la pandémie, le secteur du pétrole a été durement touché ; les prix sont même devenus négatifs à certains moments. Est-ce que cela a montré que les investissements dans les énergies fossiles sont des investissements risqués ?

GM : Cela a montré qu’ils fluctuent plus dans le temps que le reste du marché boursier. Les études à long terme que j’ai vues ne montrent cependant pas de différence essentielle entre les rendements d’un portfolio avec et ceux d’un portfolio sans investissements dans les énergies fossiles. Par contre, le journal Corporate Knights a réalisé une étude en 2015, période durant laquelle les prix du pétrole avaient également chuté, qui montrait que l’Université McGill avait perdu 40 millions de dollars en refusant de désinvestir la première fois que cela lui avait été demandé en 2013.

J’ai moi-même surveillé les cours des actions que McGill possède dans les énergies fossiles depuis la fin de 2018. À compter de la semaine du 18 janvier 2021, ces actions ont performé 40% moins bien que les autres actions dans lesquelles McGill a des investissements d’envergure similaire. Si on prend en compte le volume des investissements mcgillois dans les énergies fossiles, l’administration et le Conseil des gouverneurs ont encore perdu des dizaines de millions de dollars en refusant de faire ce que la communauté souhaite.

LD : Que pensez-vous du boycott des épiceries Métro organisé par Désinvestissement McGill (Divest McGill)?

GM : Désinvestissement McGill a été extrêmement créatif et a réalisé beaucoup d’opérations desquelles on aurait pu espérer qu’elles causent le désinvestissement. C’est donc compréhensible que ses membres cherchent d’autres manières de faire. Ce type de stratégie, qui met de la pression indirecte sur une personne, peut s’avérer très efficace. Je pense que la clef est de générer plus de pression externe, de la pression qui ne vient pas directement de la communauté mcgilloise. 

→ Voir aussi : Désinvestissement McGill appelle à boycotter Metro


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