De Moscou à Montréal, les Russes se mobilisent pour Alexeï Navalny

Entrevue avec Gleb Shalabanov, militant pour la libération des prisonniers politiques en Russie.

Helena Shell | Le Délit

Des manifestations ont eu lieu d’un bout à l’autre de la Russie les 23 et 31 janvier, demandant la libération de l’opposant Alexeï Navalny, arrêté le 17 janvier alors qu’il revenait à Moscou. Il avait séjourné dans un hôpital allemand à la suite d’un empoisonnement qui aurait été l’œuvre du FSB, le Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie. Des centaines de milliers de Russes ont bravé le froid et la répression policière pour témoigner de leur frustration envers le régime autoritaire de Vladimir Poutine, au pouvoir depuis plus de vingt ans. À Montréal, plusieurs se sont rassemblé·e·s en solidarité avec Navalny et les autres prisonnier·ère·s politiques devant le consulat de Russie.

Le Délit a rencontré Gleb Shalabanov, étudiant en droit à McGill et l’un des organisateurs de la manifestation montréalaise. L’entretien a eu lieu le 25 janvier, avant la seconde journée de manifestations, le 31 janvier.


Le Délit (LD): Qui est Alexeï Navalny ? Qu’est-ce qui distingue ce personnage des autres opposant·e·s à Poutine que l’on a vu·e·s dans les vingt dernières années ?

Gleb Shalabanov (GS): Alexeï Navalny est un juriste qui a toujours été indépendant politiquement. Ce qui le différencie des autres groupes d’opposition à Poutine, c’est qu’il est resté un vrai opposant, contrairement à d’autres organisations ou personnalités qui sont plutôt des opposants de façade. Par exemple, on a le Parti communiste russe, qui est devenu plus ou moins communiste et qui n’offre pas de réel défi au pouvoir en place. Un exemple assez frappant de ces opposants fantoches est Vladimir Jirinovski [chef du Parti libéral-démocrate, d’extrême droite, ndlr], qui s’est présenté plusieurs fois comme participant à la télévision dans la version russe de Who Wants To Be a Millionaire ?. À part Navalny et sa Fondation anticorruption, aucune opposition n’est vraiment prise au sérieux en Russie.

La Fondation anticorruption travaille à réaliser des enquêtes sur la corruption du régime de Poutine, notamment par des vidéos publiées sur YouTube. En 2017, elle a publié un documentaire dénonçant l’ex-président Dmitri Medvedev, qui aurait reçu environ 1,2 milliard de dollars américains en pots-de-vin, ce qui a contribué à faire connaître Navalny et son groupe à un plus grand auditoire. Tout récemment, on a pu voir un documentaire de deux heures [1], publié par Navalny quelques jours après son retour en Russie et son arrestation, démontrant que Poutine se serait fait construire un véritable palais sur le bord de la mer Noire, ayant coûté plus de 100 milliards de roubles (environ 1,7 milliard en dollars canadiens) et financé par de l’argent assez louche, disons.

« C’est assez problématique, cette centralisation de l’opposition autour d’une seule personne »

Gleb Shalabanov

LD : On a vu une mobilisation ces dernières semaines qu’on n’avait pas vue en plusieurs années en Russie autour de la figure de Navalny. Est-ce que tu penses que ça fait peur au Kremlin, particulièrement parce que l’opposition se regroupe autour d’un seul homme charismatique ?

GS : Pour moi, c’est assez problématique, cette centralisation de l’opposition autour d’une seule personne, parce que Poutine n’a qu’à discréditer un seul opposant pour discréditer l’ensemble de l’opposition. Il s’affaire donc, avec ses propagandistes, à dépeindre son rival comme étant un agent de l’Occident, à la solde des Américain·e·s, qui manipule le public. Par exemple, après la manifestation de samedi dernier devant le consulat, l’ambassade russe du Canada a décrit nos actions comme étant orchestrée grâce au financement des gouvernements occidentaux voulant s’ingérer dans les affaires internes russes.

Helena Shell | Le Délit Manifestation du 25 janvier 2021 devant le consulat de Russie

LD : Sur ce point justement, quel est le rôle des Russes établi·e·s à l’étranger dans cette mobilisation ? Penses-tu que cette mobilisation donne des armes au Kremlin, qui peut alors dépeindre tout le mouvement d’opposition comme étant orchestré de l’étranger ?

GS : D’un côté, je pense qu’aucun président en Russie n’aimerait qu’on le traite de voleur, ne serait-ce que par amour-propre. Par contre, c’est justement cette mobilisation à l’international qui rend possible cette théorie selon laquelle l’opposition serait dirigée par l’Occident. Pour ma part, je me mobilise parce que c’est la seule chose que je peux faire, comme citoyen. Après ça, c’est certain que la propagande va faire son travail, mais on n’y peut rien. De parler de ce qui se passe, de manifester, c’est notre devoir. Il n’y a pas vraiment de manière de délégitimer le pouvoir de l’intérieur.

Même si l’autorité morale de Poutine est encore très forte — on peut très bien supposer qu’il battrait Navalny même dans des élections libres —, il reste que sa popularité est en train de chuter. Mais il y a une différence entre l’autorité morale — ce que les gens pensent du pouvoir — et l’autorité juridique — ce que la loi permet. En ce moment, d’un point de vue légal, Poutine est indétrônable. À cause de ça, beaucoup de gens pensent que la seule manière de l’ébranler, c’est par la violence, et non par des manifestations pacifiques. Parce que même si la mobilisation actuelle peut sembler encourageante, il faut se rappeler qu’elle est toute petite à côté de celle qui a mené à la chute de l’URSS. Il faut atteindre une masse critique de manifestant·e·s, et que la pression soit constante, que le mouvement ne s’essouffle pas. J’ai des amis à Moscou, par exemple, qui se disent contre Poutine, mais qui ne sont pas sortis dans la rue, en se disant : « Qu’est-ce que ça va changer ? »

LD : Il y a un cynisme assez fort, donc ?

GS : Oui, et ils ont en partie raison. Dans ce contexte-là, la clef sera vraiment qu’il y ait une pression soutenue, qui affecterait carrément la légitimité de Poutine, et qui ferait que la population plus âgée, moins politisée, les gens de 40–50 ans, se mobilise : le plus important, c’est vraiment de parvenir à mobiliser ces gens-là.

« Pour délégitimer Poutine, il faut leur faire comprendre qu’il est en train de prendre de l’argent directement dans leurs poches »

Gleb Shalabanov

LD : Le New York Times citait une anthropologue, Aleksandra Arkhipova, qui a mené une petite enquête pendant les manifestations du 23 janvier à Moscou : 42% des 359 manifestant·e·s sondé·e·s manifestaient pour la première fois ; pendant les manifestations de 2019 (pour dénoncer les élections municipales à Moscou), c’était plutôt 17%. Est-ce que c’est encourageant pour toi ?

GS : Le gros danger pour moi, ça reste la centralisation de l’opposition autour de Navalny. Des slogans comme « libérez les prisonniers politiques », ça touche les gens qui sont déjà politisés, comme les jeunes et les intellectuel·le·s des grandes villes. Mais la grande majorité des gens en Russie sont pauvres et peu éduqués. Ils vivent dans leur petit monde, dans les petits villages et les petites villes : les prisonniers politiques, ça ne les touche pas. Si quelqu’un a parlé contre Poutine, tant pis pour lui·elle.

En Russie, il y a la notion du вождь [se prononce vozhd, ndlr], du chef, qui est centrale dans l’exercice du pouvoir. En Occident, la normalité est qu’il y ait des partis politiques, des élections libres ; là-bas, ce n’est pas dans la conscience collective, ces pratiques-là. Chez les plus vieux·vieilles, surtout, on veut que le pouvoir soit entre les mains d’un homme fort, qui porte le pays sur son dos : c’est ce qu’ils voient chez Poutine. 

Pour délégitimer Poutine, il faut leur faire comprendre qu’il est en train de prendre de l’argent directement dans leurs poches, ce que le film de Navalny tente de démontrer. Que les hauts placés aux commandes volent dans les coffres de l’État, ce n’est pas nouveau, et c’est bien connu. Si on demande à un·e Russe ordinaire si Poutine est innocent, il·elle dira que non, mais que c’est normal qu’il soit bien rémunéré. Mais là, avec cet énorme palais, c’est différent, et beaucoup d’analystes politiques disent que le film a eu un plus gros impact que n’importe quelle manifestation ou n’importe quel slogan qu’il y aurait eu avant, justement à cause de l’ampleur de la chose. Et aussi parce que même des gens qui seraient portés à croire les propagandistes qui vont à la télévision en niant catégoriquement toutes les accusations de Navalny, ces gens-là ont été touchés par le film, parce qu’il a vraiment une force de frappe. Même s’ils ne croient pas tout ce qu’il dit, il y a quelque chose de tellement direct avec le film : on nous met devant des preuves, et on ne peut pas juste faire comme s’il n’y avait aucun problème après. C’est ce franc-parler qui fait la force de Navalny.

LD : En conclusion, comment s’est passée la mobilisation à Montréal ?

GS : La mobilisation s’est faite sur Facebook. Sachant qu’il y aurait des manifestations en Russie, j’ai cherché et vu qu’on avait déjà mis sur pied un événement Facebook pour une manifestation à Montréal, qui était partagé massivement dans des groupes de la communauté russe. En l’espace de quelques jours, on est passé de 20 à 300 intéressé·e·s. J’ai remarqué que l’événement Facebook était seulement en russe, alors j’ai aidé à le traduire en anglais et en français. J’ai aussi communiqué avec différents médias, et plusieurs, comme CTV, le Journal de Montréal et La Presse, sont venus couvrir la manifestation. Je pense que le travail que nous avons à faire, c’est d’ouvrir notre action pour que l’on puisse sensibiliser le public québécois à nos revendications ; pour te donner un exemple, tous nos slogans et la majorité de nos affiches étaient en russe, ce qui limite notre portée. Il nous faudrait essayer de mettre de la pression sur les élu·e·s provinciaux·ales et fédéraux·ales pour que les gouvernements se penchent sur la situation plus concrètement. Pour commencer, je crois qu’il faudrait pousser le gouvernement canadien à dénoncer publiquement le gouvernement de Poutine et à adopter des sanctions juridiques directes et lourdes contre toutes les personnes impliquées dans les détournements de fonds révélés par Navalny. 


[1] En date du samedi 30 janvier, la vidéo a été visionnée plus de 100 millions de fois sur YouTube.


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