Réponse au McGill Tribune : Non, les francophones ne sont pas des alarmistes

ÉditorialMagali Thouvenin | Le Délit

Le 24 novembre dernier, le McGill Tribune publiait un article qui traitait d’une récente enquête parue au Journal de Montréal, témoignant de la situation du français au Québec et de son déclin dans la métropole. Si l’article du McGill Tribune a brutalement remis en question les méthodes employées pour cette enquête, il n’a pas cru bon d’analyser en profondeur le fait français, qui ne saurait se résumer à un simple rapport jugé erroné.

Les discours incriminant les francophones sont nombreux au Canada : on les accuse tantôt de « victimisation », tantôt de « xénophobie » dans leur défense de la langue. Je mets ici ces termes entre guillemets, puisqu’il s’agit de la même rengaine qu’utilise l’article du McGill Tribune pour son argumentaire de façade. La langue est un acte politique, elle est parfois écrite, chantée, gueulée, et elle s’imbriquera toujours dans la structure identitaire des collectivités qui la font vivre. Pierre Bourgault écrivait à ce propos que la défense du français s’inscrit dans une défense contre un unilinguisme, une hégémonie langagière qu’il faut à tout prix éviter. 

« Plutôt qu’une posture xénophobique ou victimaire, la défense de la langue française s’affirme comme une volonté d’un faire-valoir singulier, un marqueur identitaire fondamental et surtout, une potentialité à une hétérogénéité et que l’on souhaite toujours plurielle. L’interculturalisme est le fait de cultures qui s’enrichissent, qui savent dialoguer »

Notre métropole est un berceau touristique important – les quartiers culturels, les nombreux restaurants, la mosaïque de drapeaux qui peuplent les rues sont autant de choses qui lui octroient un caractère hétéroclite. Mais pour que Montréal demeure une terre accueillante, encore faut-il pouvoir mettre en commun ces différences – l’uniformité et la conformité n’ont rien à voir avec l’inclusivité, c’est plutôt lorsqu’un tout devient homogène qu’il est dangereux d’en perdre les nuances de diversité.

L’identité est liée à la permanence, cette capacité à défier les aléas de l’histoire. La mémoire, la langue et l’identité sont intrinsèquement liées à la volonté collective qui permet à un peuple d’avoir des luttes communes, de s’émanciper et de s’affirmer. Ce qui est aussi important que la langue, c’est la conscience de l’importance d’une langue pour la pensée d’une société – le sentiment que la langue est en mesure de nommer nos vérités, d’exprimer nos réalités.

Dans les années 1970, le Québec s’est imposé sur la scène internationale en faisant du français la langue législative, instructive et économique. Plus d’un demi-siècle après la Révolution tranquille, la francophonie est mise à mal par l’avènement d’une nouvelle ère, celle de la société numérique globalement anglicisée. Le faux dilemme qui oppose l’anglais au français est toutefois à déconstruire. L’anglais s’impose à l’international comme une langue maîtresse – c’est celle des affaires, du commerce, des industries. Être plurilingue est une richesse inestimable, et les étudiant·e·s francophones bénéficieront certainement de leur maîtrise de l’anglais. Mais le visage français que revêt Montréal demeure une singularité nord-américaine à préserver, et sa chute est de plus en plus inquiétante.

Au Canada, les francophones hors Québec représentaient en 2011 3,8% de la population. Selon les prévisions, cette proportion diminuerait à 2,7% en 2036.

Au Québec, 24% des personnes immigrantes, toutes langues maternelles confondues, utilisent l’anglais au travail.

À Montréal, 49,6% des résident·e·s déclarent le français comme langue maternelle, contre 78% pour la moyenne provinciale.

La bilinguisme des institutions et des services donne à voir Montréal comme un endroit où la francophonie n’est qu’optionnelle. Quel avantage à apprendre une deuxième ou une troisième langue si l’anglais suffit pour s’ancrer en société ? C’est en reléguant le français à ce second plan que s’effrite tranquillement le fil historique qui nous relie les uns aux autres. 

On peut laisser notre culture s’essouffler, attendre qu’elle disparaisse avant de s’en inquiéter. Pour ma part, je préférerai toujours me faire traiter d’alarmiste que déclarer forfait à un combat à peine mené. Si l’article du McGill Tribune nomme victimes ceux et celles qui daignent sonner l’alarme, l’éducation a certainement un rôle bien important à jouer dans la compréhension des enjeux francophones au Canada, au Québec et à Montréal. Notre langue se doit d’être ouverte, de changer, d’évoluer. Cela ne sera pas le fait de quelques anglicismes qui servent à étouffer des mots dont l’on peine à se rappeler. Il faudra investiguer nos propres manquements, notre propre vocabulaire, et c’est à force d’éducation et de transmission que nous saurons renouveler cette culture. 

 Si l’on souhaite qu’elle inspire, nous devons d’abord faire le devoir de se souvenir.


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