« Mot en n » : l’indissociabilité des mots et des maux

L’Association des étudiant·e·s noir·e·s en droit de McGill effectue un retour sur la situation et dénonce l’utilisation de ce terme dans le milieu académique.

Thomas Alem-Lebel | Le Délit

Au cours des derniers mois, plusieurs personnalités connues et moins connues ont exprimé leur opinion personnelle, parfois très divergente, au sujet de l’utilisation du « mot en n ». Il a été extrêmement désolant de constater que le monopole de cette conversation par ces personnes a accordé très peu de places aux étudiant·e·s noir·e·s ; excluant ainsi les voix des plus concernées. La conversation mérite d’être recentrée autour des individus qui ont été relégués aux marges : les étudiant·e·s noir·e·s. Le « mot en n » ne devrait pas être banalisé.

Les personnes blanches n’ont pas la légitimité pour nous dicter la validité de nos expériences

Violence et invisibilisation 

Le « mot en n » porte un lourd fardeau historique et sa connotation violente dépasse l’intention individuelle de celui ou celle qui choisit sciemment de l’utiliser. Ce terme est aliénant. Il humilie et blesse. La dissociabilité du mot et des maux qu’il nous cause est encore impossible. Ce mot marque au fer rouge des siècles de violences insoutenables et rappelle la source de toutes les injustices que les Noir·e·s continuent de subir. L’utilisation de ce terme, ainsi que d’autres formes de micro-agressions, ne font pas qu’offenser ; elles ont un impact tangible sur la santé et la capacité des personnes noires à réussir dans les espaces de scolarisation. Les personnes blanches n’ont pas la légitimité pour nous dicter la validité de nos expériences.

Il peut sembler simple et anodin de circonscrire l’usage de ce terme au contexte académique, car il serait important de nommer les choses telles qu’elles sont dans ces espaces. Toutefois, il est important de reconnaître que les salles de classe ne sont pas des espaces neutres où la violence de ce mot est désamorcée. Les institutions de savoir ne sont pas absoutes des dynamiques de pouvoir présentes dans notre société. 

N’oublions pas que les sociétés québécoise et canadienne ne sont pas à l’abri du racisme anti-noir

N’oublions pas que les sociétés québécoise et canadienne ne sont pas à l’abri du racisme anti-noir. Au contraire, celui-ci fait partie des conditions déterminantes de la fondation de ces sociétés telles que nous les connaissons aujourd’hui. L’esclavage des Noir·e·s n’était pas une réalité uniquement états-unienne ou antillaise ; il existait bien et a duré plus de deux cents ans au Canada. Les structures et les idées ayant été produites lors de la traite transatlantique des esclaves continuent d’exister sous de nouvelles formes dans bon nombre de nos institutions, telles que les systèmes de justice, de protection de l’enfance, d’immigration et – il ne faut pas l’oublier – d’éducation. Les espaces de scolarisation, ayant un historique de racisme institutionnel envers plusieurs groupes minoritaires, sont encore des environnements hostiles pour les étudiant·e·s noir·e·s. Après l’été que nous venons de vivre, cesser l’utilisation de ce mot semble aller de soi. 

La liberté académique a le dos large

Cette demande semble toutefois poser une entrave beaucoup trop importante à la liberté d’expression de plusieurs. La quête de la vérité est-elle réellement interrompue par la prohibition de ce terme ? Sommes-nous réellement en train de fixer un dangereux précédent ? Le sophisme de la pente glissante semble bien installé chez des esprits qui défendent pourtant le raisonnement logique et la pensée critique. 

Il est difficile de comprendre en quoi la version courte de ce mot empêche quiconque d’enseigner le lourd passé historique qui y est rattaché dans un contexte académique. L’apport pédagogique qui vient avec le fait de prononcer ce mot dans son entièreté est pratiquement nul. Il est surtout ridicule de constater qu’on tente de trouver une justification à l’usage de ce mot si violent, et souvent traumatisant, alors qu’il existe une autre manière de le dire. 

Bien avant d’apprendre que les droits et libertés sont sujets à des limites raisonnables dans une société libre et démocratique (Article 1 de la Charte canadienne des droits et libertés), on apprend que la liberté de l’un s’arrête où celle de l’autre commence. Notre droit de jouir d’un environnement d’apprentissage libre de discrimination et de harcèlement ne devrait pas être considéré comme une menace à la liberté académique. Positionner ainsi les termes de ce « débat », qui ne devrait pas en être un, est malhonnête. 

Rédigé collectivement par Fanta Ly, Naomi-Édith Barandereka, Bianca Annie Marcelin, Attou Mamat, Amélia Souffrant, Hülya Miclisse-Polat, Isabelle Baptiste et Shona Musimbe.


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