L’espérpent d’un référendum
10 octobre 2017 - Image par Sofia Enault
Un regard sur les récents évènements ayant secoué la Catalogne.

Avant de nous lancer sur l’évènement, une petite définition de l’espérpent. Esperpento, en espagnol, est un genre théâtral introduit par Ramón María de Valle-Inclán. Ce genre se caractérise par l’usage tragicomique du grotesque pour déformer le discours et montrer froidement la réalité tragique de l’Espagne.[1]

De 2010 à 2017

En ce 1er octobre, la Catalogne eut un référendum illégal au sujet de l’indépendance de la région. En effet, depuis 2010, le sentiment indépendantiste et sécessioniste catalan est à la hausse. Une des principales causes a été le démantèlement par le Parti populaire (Partido Popular ou PP ndlr) et le Parti socialiste ouvrier espagnol (Partido Socialista Obrero Español ou PSOE ndlr) d’une réforme du statut d’autonomie de la Catalogne (Estatut de Catalunya en espagnol, ndlr) qui offrait à la région de Catalogne plus d’autonomie financière. La crise de 2008 et les interminables cas de corruption des élites espagnoles et catalanes sont venus renforcer le mécontentement déjà présent. A ceci s’ajoute les nombreuses réformes d’éducation, en particulier le processus de Bologne et la loi organique du 9 décembre 2013 (dite Ley Orgánica para la mejora de la calidad educativa ou LONCE) proposée par le ministre José Ignacio Wert visant à «espagnoliser les enfants catalans» suite aux plaintes de certaines familles de la place limitée laissée à l’espagnol[2].

Le 15 Mai 2011 marque le début du mouvement des indignés en Espagne. À Barcelone, après avoir fait fuir le président Mas en hélicoptère, le mouvement se calme. Deux partis en sortent, CUP en Catalogne, Podemos en Espagne. En 2012, Mas prend le drapeau indépendantiste, rompant la tradition politique de son parti Convergence et union (Convergència i Unió en catalan, ndlr ) et centre la vie politique autour du projet indépendantiste. En 2014, la célébration du tricentenaire de la guerre de Succession espagnole et la fin de l’autonomie Catalane face à l’Empire Castillan[3] ont lieu. Marketing politique pour rediriger les tensions sociales de la région, ou véritable conviction politique et culturelle? Probablement un mélange des deux; que le président Mas a essayé de culminer avec répétition de la consultation du 9 novembre 2014 visant à décider de l’avenir de la Catalogne. Depuis, Unió n’existe plus et Convergència a dû être purgé de toute personne soupçonnée de corruption et est devenu le PDeCAT en 2015.

 

Sofia Enault | Le Délit

Une situation sous tension

Aujourd’hui le parlement catalan est constitué par une coalition indépendantiste du Parti démocrate européen catalan ou PDeCAT et la Gauche républicaine (Esquerra Repúblicana en espagnol, ndlr) avec le support de la Candidature d’unité populaire ou CUP (Candidatura d’Unitat Popular en catalan, ndlr), formant une majorité de 72 sièges parlementaires face à une opposition divisée entre Ciutadanos, le Parti Populaire catalan, les socialistes d’Iceta et Catalunya sí que es pot (Catalogne, oui on peut en français, ndlr), une coalition de plusieurs petits partis de gauche. Le tout formant un total de 63 sièges.

Avec les élections en septembre 2015 du parlement Catalan, Carles Puigdemont , nouveau Président de Catalogne a mené à une accélération forcée du procès de séparation avec l’Espagne. Ce dernier mois a été justement espérpentique. Cependant, le gouvernement central a continué à tenter d’arrêter le référendum illégal par la voie légale et viscérale et a envoyé la police nationale afin d’aider la Guardia civil à fermer tout imprimeur de bulletins de votes et affiches de propagande indépendantiste; ainsi que les organisations sociales organisatrices de l’évènement telle l’Assemblée nationale catalane ou ANC (Assemblea Nacional Catalana en catalan, ndlr) entre autres. Les maires qui se sont prononcés en faveur ont été déférés devant la justice. L’hystérie du référendum en est arrivée à un point où une blague entre amis a donné lieux à une visite de la police.[4]

 

 Le référendum du premier octobre

Le référendum du dimanche 1er octobre a commencé pour certains le vendredi soir avec l’occupation des bureaux de votes de peur qu’ils soient fermés par les forces de l’ordre régionales et nationales. Dimanche matin à 6h30, je suis descendue avec ma famille au collège IES Maragall sur rue Provença et y ai passé la majorité de ma journée. J’étais majoritairement entourée d’indépendantistes. Les résultats, annoncés plus tard, ont fait état de 5.480 votes pour et 343 votes contre. Je peux vous dire qu’avant dimanche à 7h du matin plusieurs d’entre eux ne voulaient pas voter ou pensaient voter contre. Cependant les violences policières croissantes au collège Infant Jesus, quelques rues plus loin, ont poussées de nombreuses personnes à réagir, faisant du référendum une défense des droits fondamentaux contre le gouvernement central. Cette analyse du référendum a été reflétée dans l’enthousiasme des électeurs vis-à-vis de ceux qui entraient dans les bureaux de votes, le plus souvent, sous des applaudissements, des ovations générales et des chants «sans les grand-mères/grands-pères il n’y a pas de révolution.» Selon le quotidien La Vanguardia, il y a eu 893 blessés ainsi que 39 policiers. Le ministère de l’Intérieur chiffrait, quant à lui, lundi dernier, le nombre de blessés à 431[5] [6].

Sans surprise le « oui » a amplement gagné. Bien que 42% de la population catalane ait voté – le vrai taux de participation est difficile à déterminer car plusieurs urnes ont été saisies par les forces policières et il est possible que certaines personnes aient votées plus d’une fois. On peut supposer avec certitude qu’une grande partie de cette abstention était en opposition à la tenue du référendum, jugé d’illégal dans le cadre de la Constitution espagnole de 1978. Mais la situation est plus explosive que jamais et beaucoup de gens enragent devant les vidéos montrant la réponse musclée des policiers ayant mené une grève générale mardi dernier. Le dialogue semble difficile, d’autant plus que le Président Rajoy et le PP ont défendu l’action «mesurée et proportionnelle des forces de l’ordre» face à la situation et «l’inaction» des Mossos d’Esquadra qui refusaient d’entrer en conflit avec la communauté. La rupture définitive avec Madrid, promise par le Président Puigdemont est un grand risque. La possibilité de déboucher sur plus de violence et l’utilisation par le gouvernement central de l’article 155 de la constitution (qui suspendrait l’autonomie de la région) semblent fort probables. Le discours du roi Philippe VI n’incitait pas vraiment au dialogue et promettait l’intervention militaire[7]. Cette semaine plusieurs banques nationales ont déménagé vers d’autres régions pour éviter les conflits avec le gouvernement central.

Sofia Enault | Le Délit

Réactions diverses

Dans le reste de l’Espagne des manifestions ont eu lieu à Valence et à Madrid pour exprimer soutien et désaccord quant à la tenue du référendum et la réponse policière.[8] Les attentes de l’Union Européenne sont mitigées, allant des optimistes qui espèrent une médiation de Bruxelles à ceux qui déclarent que celle-ci ne bougera pas un doigt sous peur de transformer ce problème interne à l’Espagne en crise ouverte dans l’Europe entière. De plus, dans les manifestations de 2013 il y avait encore un grand nombre de drapeau de l’Union, alors que cette année ils sont pratiquement inexistants. L’appel au dialogue de la part de l’Europe, des partis socialistes et de Podemos arrive peut-être trop tard, la mémoire d’une négociation passée étant encore trop fraiche et ayant une amertume de trahison. L’espérpent de cet évènement n’a plus vraiment d’issue mais se contemple avec un humour froid dans une crise où il n’y a plus de vraie volonté politique pour la résoudre.

Sofia Enault | Le Délit

 

Notes et références:

[1] Biblioteca Virtual Miguel de Cervantes, http://www.cervantesvirtual.com/bib/portal/catedravalleinclan/pcuartonivel.jsp?pagina=autor16.jsp 02/10/2017.

[2] Wert: «Españolizar a los niños catalanes» https://www.youtube.com/watch?v=HE6Anaf1LSU 02/10/2017.

[3] Pour une lecture historique et ironique je recommande Victus (2013) de Sanchez Piñol.

[4] “Una broma de WhatsApp motiva un registro de la Guardia Civil en una imprenta en busca de urnas” HuffPost.es, 22/09/2017. http://www.huffingtonpost.es/2017/09/22/una-broma-de-whatsapp-motiva-un-registro-de-la-guardia-civil-en-una-imprenta-en-busca-de-urnas_a_23219108/ 02/10/2017.

[5] “El balance total de las cargas en el 1-O: 893 heridos, cuatro de ellos hospitalizados”, La Vanguardia, 03/10/2017, http://www.lavanguardia.com/politica/20171002/431743068260/heridos-cargas-policiales-1-o-hospitalizados-graves.html 08/10/2017.

[6] “Interior asegura que 431 policías y guardias civiles resultaron heridos en el dispositivo del 1-O”, La Vanguardia, 02/10/2017, http://www.lavanguardia.com/politica/20171002/431755741107/interior-policias-guaridas-civiles-heridos-1-o.html 08/10/2017.

[7] Vidéo, “Discurso íntegro del rey. Felipe VI acusa a la GENERALITAT de una ‘deslealtad inadmisible’”, Youtube, 03/10/2017, https://www.youtube.com/watch?v=hRCGK63Le0c 04/10/2017.

[8] « La Puerta del Sol es torna a omplir de solidaritat amb el sobiranisme català després de la repressió a l’1-0” Ara.cat, 01/10/2017 http://www.ara.cat/politica/Puerta-del-Sol-referendum-desplegament_0_1879612255.html 02/10/2017.

“Milers de Valencians es manifesten per condemnar ‘la brutalitat policial’ a Catalunya”, Ara.cat, 01/10/2017, http://www.ara.cat/paisvalencia/Milers-valencians-manifesten-brutalitat-Catalunya_0_1879612261.html 02/10/2017.

 
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