Nouvelle vague du rap montréalais
7 février 2017 - Image par Vittorio Pessin
Le Délit est allé à la rencontre du très prometteur groupe d’hip hop, Adhoc.

Le Délit (LD): «Pouvez-vous vous présenter?»

James Campbell (JC): «Alors nous sommes Adhoc: Oren, Junaid et moi James, ce sont les deux vocalistes et moi je suis le producteur.» 

Junaid Hussain (JH): «Oren et moi sommes colocataires depuis un bon moment déjà et on faisait toujours des freestyles ensemble. À l’époque où Adhoc a été créé je travaillais sur un E.P (Extended Play) en solo occasionnellement et James produisait déjà des instrumentaux et un jour alors qu’on trainait ensemble on s’est retrouvés à faire une session de jam. En est sorti quatre chansons dont «China White» qui est notre plus grand succès à ce jour. Adhoc était né.»

LD: «Vous faisiez de la musique avant d’arriver à McGill?»

JC: «Oui, mais jamais je pensais en faire quelque chose de sérieux dans ma vie. J’avais bossé dans un camp d’été à Toronto pour apprendre aux enfants à produire de la musique, jusque-là ma seule expérience musicale professionnelle. Mais ouais, aucun d’entre nous ne pensait à une carrière artistique avant Adhoc.»

Oren Lefkowitz (OL): «J’ai commencé à rapper quand j’avais 14-15 ans et c’est devenu sérieux pour moi à partir du lycée. Je ne l’assumais pas car je trouvais ça un peu embarrassant. Je m’y suis vraiment mis à fond, mes notes ont chuté (rires), tout ce que je voulais faire c’est du rap. Quand je suis arrivée à McGill, à un moment j’ai pris une pause de un an et demi pour me concentrer sur l’écriture. À l’époque je vivais avec Junaid et on faisait pas mal de freestyles ce qui a changé mon approche du rap car avant je me concentrer beaucoup sur les paroles et moins sur le flow et le rythme. C’est Junaid qui m’a mis dedans.»

LD: «Quelle est votre plus grande influence musicale?»

JH: «L’artiste que j’écoute le plus, qui je pense est extraordinaire et que j’essaye d’imiter d’une certaine façon c’est Kanye West. Il y a aussi Travis Scott et Kid Cudi qui m’influencent pas mal.»

OL: «Kanye West m’influence beaucoup aussi, c’est grâce à lui entre autres que je me suis intéressé au rap. Mais actuellement Andre 3000 de Outkast est probablement ma plus grande influence, je suis obsédé par ce gars. Et j’adore Chance the Rapper ou encore Oscar Peterson!»

JC: «Je pense pas que vous voulez que je réponse à cette question les gars (rires). Justice est ma plus grande influence musicale, c’est mon groupe préféré; l’aspect grandiose et cinématique de leur musique m’impressionnent. Mais sinon j’écoute beaucoup de pop, comme Taylor Swift, Michael Jackson ou encore Katy Perry. Et bien sûr j’écoute beaucoup de hip-hop.»

LD: «Quels sont vos projets actuels et futurs?»

JH: «Au début on s’était mis la pression pour sortir un gros E.P d’ici septembre…»

OL: «On a d’ailleurs réalisé un E.P entier mais on ne l’a jamais sorti»

JH: «Ouais, on avait la pression pour faire un E.P., ça nous stressait vraiment et un jour notre ingénieur du son nous a proposé de sortir des singles, et on s’est dit «Wow trop bonne idée!». Du coup maintenant notre stratégie est de sortir nos chansons par vague. Tous les deux-trois mois on espère pouvoir sortir environ une chanson par semaine. Du coup chaque vague est comme une sorte de mini E.P. En ce moment on travaille sur la deuxième «vague». On a aussi tourné notre premier clip vidéo y a pas longtemps et on fait quelques concerts, à Toronto, on espère New-York bientôt et Montréal en mars.»

LD: «Vous avec des projets sur le long terme?»

OL: «On a un stock de chansons qu’on accumule pour un potentiel gros projet mais on a pas envie d’en faire un juste pour en faire un, dans lequel il n’y aurait que quelques bons singles et du remplissage.»

JC: «Ouais, il faudrait que ce soit une idée cohésive, qu’on ait une raison d’assembler ses chansons. Un peu comme l’idée de Justice, que le tout soit meilleur que la totalité de ses parties, mais on a pas de plans comme tels pour l’instant.»

OL: «Je ne veux pas faire perdre de temps aux personnes qui suivent notre groupe et écoutent notre musique. Je veux juste qu’on sorte des projets pour lesquels on est 100% à fond, et personnellement je veux que chaque moment de ce projet soit crucial. Et actuellement on ne peut pas mettre autant d’attention sur un projet.»

LD: «Que pensez-vous de la sous-représentation des femmes dans le hip-hop?»

JC: «C’est une grande question.»

OL: «C’est définitivement un problème. Les femmes sont parmi les meilleurs rappeurs, enfin de manière évidente, comme Lauren Hill qui a une énorme influence. Je pense que Young M.A aussi est une boss: avoir une figure queer comme ça dans le hip-hop qui ne se justifie pas et que tout le monde suit, c’est super stylé! J’espère que ça va changer, j’aimerais tellement voir plus de femmes rappeuses. On a été dans certaines situations avec des potes où j’ai remarqué une dynamique particulière: les gars qui ne savent pas trop rapper se sentent plus à l’aise quand ils font du freestyle dans un cercle que les femmes qui ont autant, voire plus de talent qu’eux. C’est un espace dans lequel les hommes sont plus confortables à être merdiques que les femmes, qui elles ne ressentent pas nécessairement ce privilège.»

JC: «Je pense que c’est symptomatique d’un problème plus large dans le hip-hop à savoir la misogynie ambiante dans ce milieu musical. On entre dans un milieu où il est permissible de dire certaines choses à propos des femmes alors que ce n’est pas normal…»

OL: «…ce qui est aussi symptomatique de la misogynie dans le monde!»

LD: «Y a-t-il une portée politique dans votre rap? Pensez-vous que le rap devrait avoir cette portée de manière générale?»

JH: «Je pense que les deux jouent un rôle important pour chacun. Dans notre musique, on s’inspire de nos expériences et on a écrit des textes politiques, mais on ne les a pas sortis, on se sentirait inconfortables de le faire. On n’évitera jamais l’aspect politique, mais on ne va pas nécessairement se forcer à être politique dans nos textes.»

OL: «Selon moi, un art brillant est un art qui réussit à faire les deux. Il réussit à la fois à divertir mais aussi à véhiculer des idées sur la résistance par exemple. Juste pour vous parler un peu de notre chanson «Paradise Loft» — qui montre bien ma philosophie en tant qu’artiste — et qui pourrait avoir un impact positif. Je suis juif et Junaid est musulman, et le seul fait que nous soyons amis, dans le même groupe de musique, pour certaines personnes est déjà problématique. Dans la chanson «Paradise Loft» on parle de comment nos culpabilités religieuses s’entrecroisent. Je m’identifie comme queer ou bisexuel et cette chanson parle de «getting high with the devil» et en gros je parle de «pécho des gars sur Grindr». Je suis tout à fait à l’aise avec cela mais je ressens tout de même un peu de honte et de culpabilité qui viennent sûrement de mon bagage religieux.»

JH: «Moi mon couplet parle surtout de getting high: pas avec le diable mais de manière littérale. Et ça entre en conflit avec le fait que je sois musulman pratiquant. Malgré ma croyance, je continue à faire des choses dont j’ai conscience que je ne devrais pas faire selon la religion.»

JC: «Il y a une interlude dans la chanson: «Vous voulez que je prie cinq fois par jour mais ça ne me laisse pas le temps de faire la fête». C’est un bon résumé!»

LD: «Que faites-vous de l’idée selon laquelle le rap ou l’art en général doit émaner d’une situation de conflit, d’une lutte?»

JC: «C’est une très bonne question! Je ne pense pas que ce soit nécessaire mais le rap est une forme de récit et toutes les bonnes histoires ont besoin d’une sorte de conflit pour que ce soit intéressant. Tu pourrais faire une chanson du genre «Voici ma journée tralali tralala», mais bon…(rires). Je pense que ça mène à de plus grandes questions: avons-nous besoin du malheur pour trouver le bonheur, est ce que Dieu peut exister sans le diable? Les deux existent simultanément! Peut-on sentir l’un sans sentir l’autre. Au fond, la lutte reflétée dans la musique est celle de la condition humaine.

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