Personne n’aime les femmes autochtones
17 novembre 2016 - Image par Victor Tangermann
Aucune accusation ne sera déposée contre les policiers de Val D'Or.

Suite au reportage d’Enquête sur Radio-Canada — diffusé ce printemps — traitant des sévices sexuels qu’auraient commis certains policiers de Val d’Or sur des femmes autochtones, les sorties publiques et les déclarations se sont succédées à un rythme effréné. Certaines déclarations ont choqué, d’autres ont ému. La révolte médiatique qui suivit aurait pu laisser croire que justice serait enfin rendue cette fois-ci… Il s’avère qu’il n’en est rien car cette semaine on apprenait qu’aucune accusation criminelle ne se sera déposée contre les six policiers, pourtant soupçonnés d’agressions physiques et sexuelles envers des femmes autochtones. Selon le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), les « preuves n’étaient pas assez solides» pour les incriminer.

Quelle est la valeur de la femme autochtone au Québec ?

Dans le reportage évoqué ci-dessus, une femme autochtone décide d’évoquer sa situation afin que ses petits-enfants, aujourd’hui, ne soient pas victimes des mêmes abus. Ces femmes qui se sont levées paraissent résignées à leur sort et ne parlent même plus pour elles-mêmes, mais plutôt pour leur propre progéniture dont elles connaissent la fragilité, face à ce système hypocrite. La résignation avec laquelle ces femmes expliquent leur quotidien, et les différentes formes de chantage auxquelles elles étaient soumises de la part des policiers, illustre à quel point les forces de l’ordre peuvent être déconnectées des besoins réels de la population qu’ils servent.

 «Si le racisme d’un individu peut être condamné à travers le processus criminel, le racisme systémique qui est socialement organisé ne peut jamais être reconnu dans ce cadre et ses conséquences néfastes sur les individus et les collectivités ne peuvent être examinées. Sans une telle reconnaissance du racisme systémique, les systèmes juridiques pratiquent un type d’objectivité qui perpétue un ordre social inégal que les services de police sont formés pour maintenir»

Toujours selon le même reportage, le gouvernement était au courant de la situation à Val D’Or depuis plusieurs mois. Ce n’est, toutefois, que lorsque l’information filtra de par des journalistes non-autochtones que le gouvernement se décida à mettre en place un commission d’enquête. Cependant, les efforts issus de cette bonne volonté viennent de s’écrouler avec les conclusions du DPCP. Celles-ci témoignent de cette culture de banalisation qui existe au sein de nos institutions gouvernementales, et parfois même médiatiques, quant aux abus commis sur les femmes autochtones. En effet, depuis très longtemps, une femme autochtone disparue ou agressée n’est pas un scoop, mais plutôt un fait divers auquel on accord peu d’importance et de crédibilité. Ce type de banalisation de la part des autorités gouvernementales systématise cette culture de violence, ce qui engendre un cercle vicieux dangereux et parfois même mortel pour les femmes autochtones qui n’ont plus personne vers qui se tourner.

Réponse insuffisante

Comment expliquer alors qu’il fallut attendre que les journalistes utilisent le mégaphone pour que le gouvernement ne daigne d’agir? La situation actuelle témoigne des rebuts de la colonisation comme l’indique dans son rapport, l’observatrice civile indépendante désignée par Québec Fannie Lafontaine: «Les événements de Val-d’Or et d’ailleurs mettent à l’avant-plan la question de pratiques policières discriminatoires et plus particulièrement celle de l’existence d’un racisme systémique au sein des forces de l’ordre à l’égard des Autochtones ». Le problème est donc systémique: nos institutions ne sont pas adaptées aux enjeux réelles de cette population. Les institutions démocratiques en place sont censées protéger tous les citoyens québécois de la même manière, hors dans les faits, ce n’est pas le cas. La banalisation de la violence et l’incapacité de notre système à répondre de manière équitable aux besoins des femmes autochtones en est la preuve concrète. «Si le racisme d’un individu peut être condamné à travers le processus criminel, le racisme systémique qui est socialement organisé ne peut jamais être reconnu dans ce cadre et ses conséquences néfastes sur les individus et les collectivités ne peuvent être examinées. Sans une telle reconnaissance du racisme systémique, les systèmes juridiques pratiquent un type d’objectivité qui perpétue un ordre social inégal que les services de police sont formés pour maintenir» poursuit Mme Lafontaine dans son rapport.

Un rapport de force déséquilibré

Ce n’est pas d’hier que les voix des femmes victimes d’abus sexuels ne sont pas prises aux sérieux. Toutefois, dans ce cas-ci, il ne s’agit pas seulement d’un cas isolé, mais d’une pratique supposément courante de la part des policiers de Val D’Or et qui est en quelque sorte devenue un rite de passage macabre pour les femmes autochtones de cette région. Les structures actuelles ne favorisent pas la prise de parole et la dénonciation de la part des femmes autochtones; elles qui craignent souvent des représailles de la part des forces de l’ordre, comme on a pu les entendre dire dans le reportage.

La réaction des policiers et du chef de service de police de Val d’Or dans le reportage, et les conclusions du DPCP, démontrent qu’il existe encore au Québec, des restes d’une structure coloniale qui légitime l’usage de la violence envers les populations autochtones. Selon Mme Lafontaine, la réponse du gouvernement est insuffisante pour contrer le problème du racisme systémique auquel font face les populations autochtones au Québec : «La nécessité de faire la lumière sur les causes sous-jacentes aux présentes allégations de violence sexuelle et d’abus de pouvoir visant des policiers est évidente […] Une enquête criminelle classique a des objectifs limités, soit de déterminer si un acte criminel a été commis et d’identifier un ou des responsables. Il y a peu ou pas de place pour l’identification de schèmes de comportements ou pour l’explication de causes sous-jacentes à un phénomène qui n’est documenté que de façon fragmentaire, au gré des plaintes individuelles formulées.»

Devant ce constat, force est d’admettre que le processus de réconciliation entre les populations autochtones et le gouvernement est un échec total. Ce processus, unilatéral, manque d’inclusion ce qui explique pourquoi les institutions en place ne sont pas en mesure de répondre de manière adéquate aux besoins alarmants de ces populations. Entre temps, la confiance de la population envers les forces de l’ordre s’érode et la situation ne s’améliore pas pour les femmes autochtones. Face à ce gâchis, on oublierait presque que l’on se trouve au Québec.

 
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