La corde raide
23 novembre 2010

Dans un numéro de L’Inconvénient intitulé «Tolstoï ou Dostoïevski», un des collaborateurs prenait parti pour l’auteur de Guerre et paix et d’Anna Karénine en faisant valoir son «art des vues larges». Par cette formule, Mathieu Bélisle entendait que le romancier savait s’extraire de sa création et élever sa conscience au point d’atteindre une sorte de «balcon métaphysique», surplombant le monde de ses personnages, pour mieux y revenir ensuite.

Laissons Tolstoï un moment pour nous intéresser à Perrine Leblanc, auteure d’un premier roman paru cet automne au Quartanier, qui a pour nom L’homme blanc et dont l’action se déroule en URSS. Le récit s’ouvre sur une description des camps de travaux forcés et se termine peu après l’effondrement du bloc. Si la situation géographique de la narration peut justifier ce bond du romancier barbu à la jeune écrivaine québécoise, c’est plutôt l’usage des «vues larges» qui établit du premier à la seconde un lien essentiel.

Bien entendu, nous ne sommes pas devant deux œuvres de même dimension. Toutefois, cette profondeur de champ au sein de la narration donne à L’homme blanc des airs de roman assez traditionnel du XIXe siècle, au rythme bien régulier. Le narrateur ouvre la voie avec quelques indications bien placées qui témoignent de sa connaissance de l’avenir et du passé des personnages. Cela est étonnant pour un roman contemporain dont on pourrait dire qu’il est souvent caractérisé par l’absence de recul (voir à ce sujet la chronique du 26 octobre sur Vincent Tholomé, auteur de la même maison d’édition, qui a plutôt le nez collé sur ses propres élucubrations).

Cette impression de grande maîtrise qui se dégage de L’homme blanc est peut-être ce qui lui a permis de rafler le Grand Prix du livre de Montréal, la semaine dernière. L’histoire est en effet bien ficelée, et le narrateur nous guide avec aisance d’un bout à l’autre du destin de Kolia, né orphelin dans un camp de travail, pris en charge par un Suisse érudit, puis immigré à Moscou pour finir clown au visage de craie dans une troupe populaire et pickpocket à ses heures perdues. La quête identitaire du personnage prend la forme d’une impressionnante traversée du XXe siècle, où l’histoire individuelle, comme l’histoire collective, accumule les rebondissements.

En publiant L’homme blanc, l’un des deux premiers titres de la collection «Polygraphe», le Quartanier s’écarte légèrement de sa ligne directrice et s’ouvre davantage aux goûts du grand public. Cela n’empêche pas le roman de Perrine Leblanc d’être d’une grande qualité, avec ses nombreux traits d’esprit et son écriture sobre, très juste.

Cependant, malgré plusieurs observations qui témoignent de la fine sensibilité de l’écrivaine, L’homme blanc échoue à nous happer entièrement en tant que lecteur. Nous voudrions parfois plus de détails, l’impression d’un fourmillement de vie autour du récit; nous aimerions sentir les pages imprégnées de l’atmosphère du contexte historique, mais celui-ci finit plutôt par glisser sur l’aventure du héros sans créer trop de friction: «l’actualité politique et sociale était pour eux comme une voix off.»

Enfin, ce héros, nous le voudrions parfois doté d’une plus grande profondeur. Bien sûr, Kolia est un personnage sans origines, en quelque sorte sans identité, qui adopte le masque blanc du clown et demeure ainsi anonyme parmi la foule devant laquelle il se produit tous les soirs: «ça lui donnait l’impression, dans la glace, d’être quelqu’un d’autre, comme lui-même enfin, peut-être.» Il est donc légitime que sa psychologie soit limitée, mais il semble qu’il lui manque ce relief qui nous permettrait de le suivre avec plus d’attachement.

Peut-être la faute est-elle celle des «vues larges», qui prennent dans L’homme blanc la forme d’un simple éloignement, égal tout au long du roman, et qui a pour conséquence une impression d’unidimensionnalité généralisée. Nous en conclurons que la distance romanesque est une corde raide, qui constitue «l’âme» même d’un récit, pour reprendre la belle expression citée par Perrine Leblanc en postface (l’âme étant le centre du fil de fer). Le romancier, en jouant comme Tolstoï avec la profondeur de champ et en oscillant sans cesse du plus proche au plus lointain, doit savoir trouver un parfait équilibre.

 
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