J’écris que j’écris que j’écris que
23 septembre 2014 - Image par Luce Engérant
David Turgeon et son écrivaine fantôme repousse avec succès les limites du métatexte littéraire.

Disons que je me trouve dans une position plutôt inconfortable. Comment critiquer — c’est-à-dire produire un métadiscours — un livre qui ne fait que produire lui aussi des métadiscours? C’est le cas du dernier livre de David Turgeon publié au Quartanier, La revanche de l’écrivaine fantôme.  On se rend compte dès les premières phrases qu’il s’agit d’un livre en train de s’écrire, une topique narrative éculée. Mais, à la manière des poupées gigognes, l’écriture se déploie et emboîte successivement d’autres livres, eux aussi en train de s’écrire. En cela, David Turgeon échappe à l’écueil de l’écrivain qui se voit écrire, tant le métatexte est radical; classé dans le genre fourre-tout du roman, le texte ne se met à aucun moment au service d’une narration détachée du processus d’écriture, ce qui fait sa force.

Après la première partie, le tournis commence à se faire sentir. Dans la perspective d’un progrès de la littérature, d’une perfectibilité de l’homme et de l’art, on peut dire que David Turgeon va plus loin que — je n’ose dire dépasse — Mallarmé, qui était arrivé à une conception pure: «Ma pensée s’est pensée et je suis arrivé à une conception pure.» Dans le cas de David Turgeon, on pourrait dire: «Ma pensée s’est pensée se penser etc.» Si la critique d’un roman banal est un métadiscours, la critique que je suis en train d’écrire sur le dernier livre de David Turgeon est un métamétamétatexte.

Pourquoi s’acharner à produire des métadiscours, pourrait-on demander alors. La question est légitime. Il serait facile en effet de tourner en rond, ce qui laisserait une impression de masturbation intellectuelle au lecteur. Or le texte (on ne peut pas parler de narrateur) brosse à travers ses différents discours les grands enjeux de la théorie et de la critique littéraire du 20e siècle.

La littérature est une question, et La revanche de l’écrivaine fantôme interroge des concepts de la littérature. Qui écrit quand je dis je? Quel est le statut de l’auteur face à son texte, et comment assumer sa figure auctoriale? Quel est le statut du lecteur?

Avec finesse et beaucoup d’humour, David Turgeon livre un constat lucide sur l’écriture et les possibilités de l’écriture. Il pose, à travers ses trois niveaux de narration, ou les trois romans du livre, la question de l’illusion narrative, et comment y croire lorsque l’on sait que c’est une fiction. Dans la lignée d’Edmond Jabès, duquel il s’inspire librement pour créer un de ses écrivains-personnages, Turgeon cherche à échapper au cynisme — nécessaire — de la déconstruction et du discours sur le livre pour écrire une histoire d’amour, aussi fugace soit-elle.

 
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