Fragments de (men)songes
20 septembre 2016 - Image par Luce Engérant
Critique de Owen Hopkins, Esquire de Simon Roy

Qui n’a jamais enjolivé une histoire afin d’impressionner ? Que ce soit une rencontre avec un individu marquant ou une simple anecdote, la ligne entre le souvenir et l’imagination se traverse assez facilement. Il semble pourtant impossible de bâtir sa vie autour de cette incertitude… à moins d’être  Owen Hopkins, Esquire. Ce nouveau roman de Simon Roy, auteur de l’acclamé  Ma vie rouge Kubrick, propose un récit plus traditionnel que le précédent, où la mémoire, le mensonge et le drame s’entremêlent pour offrir un texte intimiste et humain.

c-esquire2Luce Engérant | Le Délit

Ce livre suit une tranche de vie de Jarvis, fils de l’homme qui donne son nom au roman. Plus précisément, il explore la relation tumultueuse entre deux individus unis par les liens du sang, mais qui se connaissent à peine. Sur son lit de mort, Owen Hopkins essaie de faire le bilan de sa vie. Tout droit arrivé de Montréal, Jarvis assiste, impuissant, aux derniers instants de son père «tout aussi médiocre que fabuleux». Cette scène phare du récit dévoile un drame familial bien plus complexe qu’il apparait en premier lieu; elle permet d’aborder les thèmes intemporels de la vie et de la mort. Entre les mains de l’auteur, ces sempiternels clichés revêtissent une allure presque neuve, offrant à lire des réflexions contemporaines et pertinentes.

«Rare sont les personnages de père qui ont marqué de manière positive l’univers magique des contes de fées.» Père absent, Owen Hopkins, Esquire —que l’on comprend être un titre de rang — est un menteur compulsif, un baron de Münchhausen contemporain, qui a laissé une trace indélébile chez son fils. Ses fabulations se confrontent à la négation en bloc du narrateur, nous laissant dans un questionnement sur les limites entre la vérité et le mensonge. Simon Roy joue intelligemment de cette ambigüité, donnant une place de choix aux discours d’Owen, allant même jusqu’à lui offrir quelques chapitres de narration. Au lecteur de faire la part du vrai et du faux!

La complexité de ce roman se déplie dans une narration fragmentée, un genre de plus en plus commun dans la littérature québécoise (ne citons qu’Éric Plamondon): le récit semble divaguer parmi diverses données factuelles avant de s’emboiter en un «tout» logique. Détails horticulturaux, récits enchâssés et définitions ne sont que quelques exemples de digressions qui participent à la richesse de ce roman.

Ces chapitres en courtepointe jouent avec la temporalité de l’histoire, l’auteur explorant à la fois les derniers jours de son père et l’enfance de Jarvis, où il vécut la fuite de son paternel vers l’Angleterre.

Owen Hopkins, Esquire, deuxième livre de Simon Roy, conserve la touche dramatique qui formait la trame narrative de  Ma vie rouge Kubrick tout en nous transportant plus en profondeur dans un récit émouvant. En employant la technique de la fragmentation, il construit un univers surprenant où des chapitres d’abord saugrenus prennent tout leur sens quelques pages plus loin et qui illustre le talent de ce romancier. 

 
Sur le même sujet: