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Un mouvement qui doit se faire tout petit

Violence d’État : le bourgeois bien-pensant regarde les poubelles qui brûlent.

Félix Fournier l Le Délit

Personne dans le monde, personne dans l’histoire, n’a jamais obtenu sa liberté en faisant appel au sens moral de son oppresseur. » – Assata Shakur 

Le 17 octobre, entre 550 000 et 800 000 manifestant·e·s se sont mobilisé·e·s dans toute la France contre le coût de la vie, après une décennie de politiques d’austérité portées sous le gouvernement de Macron. De l’autre côté de l’Atlantique, à Montréal, une manifestation s’est d’ailleurs organisée le même jour au square Phillips en soutien au mouvement français. 

Le mouvement de contestation en France métropolitaine a débuté le 18 septembre à Créteil en Île-deFrance – car des blocus s’organisent dès la fin d’août à Mayotte, puis en Guyane. Ce mouvement, d’abord lycéen, a pris de l’ampleur, gagnant tout le territoire et s’étendant à des segments divers de la population française. Leurs revendications ont convergé en un grief central : la précarisation croissante de la population, le délitement des services publics et les inégalités socio-économiques qui ne font que se creuser davantage. Les lycéen·e·s en particulier font état de salles de classe insalubres, inutilisables en période de fortes chaleurs – qui vont par ailleurs se multiplier et s’aggraver – ou d’une pénurie de professeurs.

Un mouvement réprimé 

Face à ces blocus et ces manifestations voulues pacifiques, le gouvernement n’a su répondre que par la répression, déployant les forces de l’ordre contre des lycéen·e·s qui ne faisaient qu’exercer leur droit (fondamental) de manifester. Pire encore, ce mouvement compte déjà un mineur éborgné, un autre ayant perdu l’usage de sa main, arrachée par une grenade assourdissante. Amnesty International met en garde contre des pratiques « autoritaires ».

Malgré une prétendue volonté de désescalade énoncée par le président Emmanuel Macron, les mesures sécuritaires mises en œuvre par l’exécutif se placent dans la continuité de ce refus de dialogue qui caractérise tant la macronie. Aucune prise en compte du peuple dans une gouvernance supposément démocratique. Couvre-feux partiels, interdiction de manifester dans plusieurs grandes métropoles, réponse disproportionnée des forces de l’ordre : quand les jeunes sont dépossédés de l’expression de leur citoyenneté, violentés et mutilés par la police pour avoir osé demander des conditions dignes d’enseignement, comment peuvent-ils encore se faire entendre ?

« L’austérité est mortifère. […] Cette violence collective, pourquoi ne la condamne-t-on pas avec autant de fermeté que des violences individuelles ? »

Amnesty International fait également état de 5 000 arrestations entre le 21 septembre et le 2 octobre : 85 % des interpellés étaient mineurs. Clairement, cette criminalisation des manifestants et cette répression portée par la classe dirigeante n’ont qu’un but : faire taire la dissidence.

Passivité face à la violence d’État

Après les manifestations du 17 octobre, les médias grand public se sont focalisés avant tout sur les casses et pillages engendrés par les mouvements lycéens, sur des violences matérielles donc, mais qu’en est-il de la violence collective, la violence d’État ?

Pour reprendre l’anthropologue et sociologue Didier Fassin, il faut d’abord se pencher sur la définition que donne le sociologue Durkheim du crime : une action qui mène au châtiment de son auteur·ice. Le crime n’existe donc pas de manière fixe et objective : ce sont les sentiments collectifs qui décident ce qu’est un acte criminel ou non. De là, Fassin interroge cette hiérarchie morale : si le meurtre est considéré par nos sociétés modernes comme le crime de la plus haute gravité, alors pourquoi les acteurs responsables d’une crise économique – qui porte son lot de conséquences tragiques et potentiellement fatales pour nombre d’individus – suscitent une indignation moindre ?

« Ils doivent parader dans la rue tranquillement, et mener des actions qui ne dérangent et qui n’interpellent personne »

L’austérité est mortifère. Elle tue. Elle empêche l’accès aux soins des plus démunis, au droit au logement, à la sécurité alimentaire. Cette violence collective, pourquoi ne la condamne-t-on pas avec autant de fermeté que des violences individuelles ?

Des manifestants rendus indéfendables ?

Les revendications lycéennes, ancrées dans les banlieues populaires, sont aussi révélatrices d’une inégalité structurelle qui vise avant tout les personnes racisées et précaires.

Dans son ouvrage Se défendre. Une philosophie de la violence, Elsa Dorlin s’intéresse à l’autodéfense dans un contexte institutionnel hostile. Pourtant reconnu comme droit fondamental, l’autodéfense est avant tout l’apanage d’une classe blanche et bourgeoise. Dorlin s’appuie sur le cas Rodney King aux Etats-Unis, victime de bavure policière et dont le passage à tabac a été filmé et largement débattu durant le procès de 1992 intenté aux agents. Leur défense : analyser chaque acte d’autopréservation de King comme preuve d’agressivité et de danger potentiel pour les policiers, justifiant cette bavure comme simple acte d’autodéfense. Ces derniers sont acquittés à l’issue du premier procès : « En se défendant de la violence policière, Rodney King est devenu indéfendable », conclut Dorlin.

À l’image d’une victime parfaite, les lycéen·e·s et les populations marginalisées doivent adopter une posture passive, seule posture jugée acceptable par le système judiciaire, pour ne pas être peints comme agresseurs. Ils doivent parader dans la rue tranquillement, et mener des actions qui ne dérangent et qui n’interpellent personne.

Difficile d’imaginer un tel mouvement devenir moteur d’avancées sociales, non ?


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