Cet été, j’ai assisté à un DJ set de Kaytranada, et à chaque fois, je me suis faite avoir par les chansons qu’il mixait. Je pensais entendre Hotline Bling de Drake, avant de me rendre compte, une seconde plus tard, qu’il s’agissait de la chanson originale de 1971, Why Can’t We Live Together, samplée par Drake. Ce soir-là, Kaytranada a joué beaucoup de musique qui me disait vaguement quelque chose, et je suis rentrée chez moi en ayant très envie qu’il m’envoie sa playlist. T’es-tu aussi déjà demandé quelle musique écoutaient tes artistes préférés ?
De façon plus évidente qu’on ne le pense, les goûts musicaux de chacun se reflètent dans leurs créations. En effet, la pratique du sampling, devenue populaire grâce à l’avènement du hip-hop dans les années 80, s’est démocratisée avec l’essor du numérique. Grâce aux samples, aux interpolations et autres reprises, chaque artiste peut se réapproprier des musiques existantes et y ajouter sa patte. De plus, les samples peuvent permettre à l’auditoire d’élargir ses horizons à de nouvelles musiques, parfois passées aux oubliettes.
Une petite histoire du sample
La pratique du sample en musique est assez moderne. Utilisée pour la première fois dans les années 1940–1950, elle peut prendre plusieurs formes. Le sampling désigne le fait de prendre un fragment d’un enregistrement audio existant (comme au laboratoire, où l’on utilise un sample ou un échantillon) pour le réutiliser dans une nouvelle composition. Par exemple, la chanson Hung Up de Madonna, parue en 2004 reprend la mélodie d’un classique de ABBA, Gimme Gimme Gimme. De façon similaire, une interpolation désigne la pratique de réutiliser un élément d’une chanson – que ce soit une partie de la mélodie ou une parole – dans une autre chanson. Ainsi, le classique d’Amy Winehouse, Tears Dry on Their Own, reprend les percussions et la mélodie du hit Ain’t No Mountain High Enough de Marvin Gaye et Tammi Terrell, accompagnées de paroles complètement différentes. Le sample s’est répandu dans le milieu du hip-hop au début des années 1980 grâce au développement de nouvelles techniques de sampling numériques. Au milieu des années 1970, le rôle des emcees était d’animer la foule pour assister les DJ faisant passer leurs vinyles. Le hip-hop est né de cette union, lorsque les emcees ont commencé à faire des rimes sur de la musique, d’où l’utilisation majoritaire de samples dans le hip- hop. Le sample est ainsi devenu un élément essentiel du hip-hop, principalement utilisé à l’époque pour emprunter un rythme sur lequel les emcees pouvaient rapper.
« Grâce aux avancées technologiques et à l’essor de nouveaux genres musicaux, il existe de plus en plus de musiques susceptibles de devenir des samples »
En effet, pour se distinguer des autres, les producteurs de hip-hop devaient maîtriser l’art du crate-digging : fouiller les caisses de vinyles pour trouver des samples uniques, parfois pendant des heures. Aujourd’hui, grâce à l’abondance d’outils numériques, le sampling est une activité d’autant plus créative que les possibilités de sample sont infinies. Par exemple, rien que pour créer un rythme de percussion, un artiste peut couper un extrait de voix (vocal chop) ou une mélodie et les remanier pour imiter une percussion ou une basse. Au début de sa carrière dans les années 2000, Kanye West est devenu un pionnier du sample avec son style baptisé chipmunk soul, qui consistait de samples tirés de classiques de la soul, accélérés et rendus aigus, servant d’arrière-plan pour ses chansons. L’incorporation de samples du soul ajoutait une autre dimension à sa musique, non seulement en contribuant au rythme mais aussi à l’histoire qu’il racontait. Son titre phare, Gold Digger, reprend ainsi le chant de Ray Charles dans I Got a Woman, créant une conversation entre l’originale et les paroles presque satiriques de la reprise.
Le sampling à l’ère du digital : un choix risqué pour les artistes ?
Aujourd’hui, le sampling est une pratique très répandue. Toutefois, sampler n’est pas nécessairement à la portée de tous. En 2026, l’accès à la musique n’a jamais été plus simple ; grâce aux plateformes de streaming comme Spotify, Apple Music ou Deezer, nous pouvons accéder à des millions de titres et d’artistes différents en un simple clic. Grâce aux avancées technologiques et à l’essor de nouveaux genres musicaux, il existe de plus en plus de musiques susceptibles de devenir des samples. En 2018, une chanson sur cinq dans le Billboard contenait un sample. Les artistes peuvent ainsi choisir de s’ancrer dans la tradition du genre musical auquel ils appartiennent en choisissant des classiques de leur propre genre, ou de s’inspirer d’autres genres musicaux et les remanier dans un autre genre musical. Sampler une chanson déjà reconnue en tant que classique peut constituer une stratégie commerciale, car un air familier a davantage de chances de plaire à l’auditoire. À cet égard, l’hymne caribéen Murder She Wrote de Chaka Demus & Pliers, sorti en 1992, a été samplé un nombre incalculable de fois, inspirant des artistes tels que Hamza, Daddy Yankee ou encore Young Thug.
Néanmoins, le sample peut être un jeu à double tranchant, car il peut avoir des conséquences légales importantes. En eket, le processus pour obtenir l’autorisation d’utiliser un sample (clear un sample) est souvent onéreux et chronophage. Pour clear un sample, les artistes font face à deux types de droits d’auteur : ceux liés à la composition et à la production, ainsi que les droits d’auteur d’enregistrement. Contacter tous les compositeurs ainsi que leurs maisons d’édition n’est pas une mince affaire, surtout lorsqu’il s’agit d’artistes très connus. Par conséquent, seuls les musiciens représentés par les labels les plus riches peuvent se permettre de les utiliser sans craindre un procès potentiel.
Un outil d’exploration musicale
Pour l’auditoire, les samples de nos artistes préférés constituent une opportunité d’élargir ses horizons à de nouvelles musiques, en sortant du cercle algorithmique et des chansons du Billboard. Début 2026, Spotify lançait son nouvel outil, SongDNA, une fonctionnalité permettant d’accéder à « l’ADN » de la chanson : les différents compositeurs, quels titres ont été samplés ou interpolés dans la chanson, mais aussi dans quels autres titres la chanson a pu être reprise à son tour. Bien qu’elle ne soit pas toujours complètement correcte, cette fonctionnalité reste très pratique si une partie d’une chanson semble familière ou si l’on souhaite connaître les compositeurs d’une chanson qui nous plaît. La plupart des artistes utilisant des samples s’inspirent çà et là, et chaque genre musical s’influence lui-même et en influence d’autres, avec plus ou moins d’agnités entre certains d’entre eux. Par exemple, le hip-hop et le RnB tirent majoritairement leurs influences du soul, du funk et du disco, mais aussi du jazz et du blues. Ainsi, les artistes que l’on connaît déjà peuvent être un tremplin pour découvrir une abondance de nouvelles musiques, rien qu’en remontant l’arbre généalogique des samples.
« Néanmoins, le sample peut être un jeu à double tranchant, car il peut avoir des conséquences légales importantes »
Une « sampleuse » très en vogue ces derniers temps est PinkPantheress, une musicienne anglaise qui a lancé sa carrière sur TikTok et qui joue maintenant dans les plus grands festivals du monde et a plus de 30 millions d’écoutes par mois sur Spotify. Sa musique et son esthétique s’inspirent par exemple de la K‑pop et de la pop des années 2000. Fidèle à ses goûts musicaux éclectiques, elle utilise des samples et des interpolations dans la plupart de ses morceaux. De la Gymnopédie n°1 d’Erik Satie dans son premier single Pain, au hit pop anglais de 2007 Starz in Their Eyes de Just Jack dans Stars, les influences de PinkPantheress sont une façon pour elle d’établir son identité musicale, mais aussi d’ouvrir nos horizons aux chansons des décennies passées !
Le sampling est une pratique moderne, qui s’est démocratisée au XXIe siècle grâce aux multiples outils numériques. Utiliser un sample n’est pas sans obstacle pour les artistes, qui peuvent se heurter à plusieurs types de problèmes légaux, si la procédure n’est pas faite correctement. Toutefois, si le sample est bien fait, un artiste a davantage de chances de voir sa chanson devenir populaire en reprenant un air familier déjà apprécié. Enfin, les samples utilisés par nos artistes préférés peuvent être une bonne façon de découvrir de nouveaux titres, si l’on est assez curieux pour aller les chercher !



