Une épidémie de solitude se serait abattue sur la population masculine… Le symptôme d’une crise identitaire au cœur d’une société où tout est sens dessus dessous, la faute aux féministes !
Ce phénomène purement médiatique a été popularisé en 2023, à la suite d’un rapport émis par le gouvernement américain alertant sur un recul généralisé des liens sociaux. Justifiée par des données sélectionnées de manière tendancieuse, la « Male Loneliness Epidemic » s’apparente davantage à une panique morale qu’une réalité sociale.
Foyer initial de l’épidémie
Cette vindicte populaire trouve son origine au sein de la manosphère, un nom pour le moins risible, on l’admettra, mais aux conséquences plus que fâcheuses. Point de départ et d’amplification de ces discours, la manosphère est un réseau informel de communautés poreuses et masculines réunies sous la même bannière pour parler de sujets typiquement « masculins ». Ces communautés en ligne se répartissent dans différents forums et réseaux sociaux, et peuvent s’identifier en allant du libertarisme jusqu’au alt right – mouvement politique informel d’extrême droite et de nationalisme blanc.
Les idées de ces communautés ont gagné en popularité, propulsant des influenceurs masculinistes sur le devant de la scène, avec Andrew Tate pour n’en citer qu’un. Ne se limitant pas à l’espace virtuel, ces discours sont aussi portés par la classe dirigeante, avec des oligarques comme Jeff Bezos ou Elon Musk qui adhèrent massivement à cette esthétique d’hypermasculinité. Sous l’impulsion de Donald Trump, le parti républicain américain les a très rapidement intégrés pour mobiliser un électorat jeune et masculin, séduit par une rhétorique viriliste.
La manosphère : site de radicalisation
La manosphère est devenue cet espace de confort et de valorisation pour de nombreux jeunes hommes isolés, aux sentiments de décalage ou de malhabileté sociale. Un espace de soutien, ou plutôt d’endoctrination : il mène fréquemment à la radicalisation de ses internautes, nourris par des idées et dis cours nauséabonds, suintant la misogynie et le racisme.
Les promoteurs de cette crise sont empreints de nostalgie. Nostalgie des rapports genrés, plus rigides et traditionnels ; regret d’un temps où l’on reléguait les femmes et personnes racisées au rang de citoyen·ne·s de seconde zone… C’est qu’avec les différentes vagues de féminisme et l’autonomisation des femmes au sein de nos sociétés industrielles, nombreux sont ces hommes qui ont vu leur « dividendes patriarcaux » se déliter. Les dividendes patriarcaux, c’est l’ensemble des avantages économiques et sociaux obtenus collectivement par les hommes. Conceptualisés par la sociologue Raewyn Connell, il s’agit d’avantages structurels qui bénéficient avant tout aux hommes blancs, cisgenres et hétérosexuels. Que ces privilèges soient remis en cause au profit d’une société plus égalitaire, aux yeux des incels, c’est impardonnable.
« Il y a effectivement une crise de solitude ; seulement,
elle n’est ni nouvelle ni proprement masculine »
Ces incels (« involuntary celibates »), situés dans la branche alt-right de la manosphère, participent largement à la propagandisation de cette prétendue crise. L’apologie et la promotion d’actes préjudiciables au sein de cette communauté a ouvert la marche à de nombreux actes terroristes masculinistes : Elliot Rodger en est la figure de proue. Auteur du massacre d’Isla Vista, il a laissé derrière lui un manifeste, My Twister World, devenu un texte fondateur au sein des milieux incels et masculinistes : « Les femmes ne devraient pas avoir le droit de choisir leur partenaire. Ce choix devrait être fait à leur place par des hommes civilisés et intelligents (tldr). »
Une crise non-genrée, une gestion genrée
Mais alors, que disent les chiffres de cette crise de solitude ? La solitude des hommes a augmenté au cours de ces dernières années, c’est une certitude. Sont-ils pour autant plus seuls que les femmes ? Pew Research le dément : 16 % des Américain·e·s déclarent se sentir seul·e·s tout le temps ou la plupart du temps. C’est le cas de 16 % des hommes et 15 % des femmes. C’est lorsqu’on se penche sur la gestion de cette solitude que les proportions diffèrent d’un genre à l’autre : les femmes sont plus susceptibles de chercher du soutien auprès de proches ou de professionnels de la santé mentale – 22 % des femmes contre 16 % des hommes.
Les taux de suicides constituent, dans la manosphère, une preuve de mal-être dont les hommes auraient le seul monopole. Si les hommes demeurent surreprésentés dans les statistiques – environ 76 % des morts par suicide aux États-Unis chaque année –, on compte environ trois tentatives de suicide chez les femmes pour chaque tentative chez les hommes. Des chiffres qui s’expliquent notamment par les méthodes utilisées.
Il y a effectivement une crise de solitude ; seulement, elle n’est ni nouvelle ni proprement masculine. L’âge, l’origine sociale et ethnique ou encore la sexualité sont des facteurs plus déterminants.
Le constat d’une population en proie à la solitude devrait, plutôt que de nourrir des contenus problématiques, ouvrir la porte à la remise en question des normes de genre nocives : les hommes devraient s’autoriser aussi une vulnérabilité, un lien émotionnel, et chercher l’aide dont ils ont besoin. Reconnue comme une urgence sanitaire internationale, la solitude a, selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), des effets délétères : ce phénomène augmenterait le risque de démence, les accidents vasculaires cérébraux et les décès prématurés.
Si cette solitude généralisée présente un danger sanitaire sérieux, la panique morale autour de cette « épidémie » est tout aussi inquiétante : les idées relayées au sein de la manosphère ne restent plus cantonnées aux marges d’Internet. Elles sont désormais largement diffusées, atteignant une démographie masculine plus jeune, plus susceptible donc de voter pour des partis d’extrême droite que des femmes dans la même tranche d’âge.
En ayant autant de prise sur les discours médiatiques, les milieux masculinistes sont capables d’influencer la culture populaire pour le pire. Et quand les plus hautes sphères de pouvoir s’en emparent, elles ne peuvent que servir et exacerber un retour de bâton, conduisant fatalement au recul des droits des minorités.



