C’est à la maison symphonique qu’a eu lieu la performance de La Flûte enchantée de Mozart jeudi dernier. La version concert, sans mise en scène, n’a pas apporté les tons clairs et obscurs propres à la pièce de 1791. Néanmoins, l’interprétation des musiciens et des chanteurs a suffi pour que je m’imagine la forêt magique où la Reine de la nuit supplie Tamino d’affranchir sa fille.
Pour faciliter la compréhension du récit, le chef d’orchestre récitait un paragraphe à la fin de chaque morceau. L’initiative m’a paru bonne, mais elle manquait de neutralité. En effet, certaines fins, bien que drôles, tentaient d’apaiser la misogynie de l’œuvre. Dans d’autres cas, elles faisaient des clins d’œil aux avancées technologiques : « Il faut croire que nos moyens de communication ont évolué depuis 1791 », s’est exclamé le chef. Or, une telle stratégie s’est révélée infantilisante : elle met des mots dans la bouche du public, qui aurait pu par lui-même saisir que les temps ont changé.
La représentation n’a d’ailleurs pas cherché à dissimuler le contemporain. Les costumes des artistes n’évoquent pas les temps classiques. Au contraire, ils m’ont transporté au Centre Eaton : chez Browns pour des Doc Martens et chez Simons pour des talons. Les appareils électroniques de certains interprètes me ramenaient incontestablement à l’ère du numérique : comment entrer dans l’univers de Mozart quand un iPad absorbe le regard du personnage ?
Les appareils électroniques de certains interprètes me ramenaient incontestablement à l’ère du numérique : comment entrer dans l’univers de Mozart quand un iPad absorbe le regard du personnage ?
Rien ne semblait agencé : je voyais une scène où des personnes talentueuses connaissaient l’essence de La Flûte enchantée, mais devaient faire avec les moyens du bord.
C’est le talent des interprètes qui a sauvé cette représentation qui ne croyait ni aux décors ni aux costumes. Il fallait fermer les yeux et se contenter d’entendre la force des instruments et des voix. Le passage de Der Hölle Rache, sans doute le plus emblématique de l’opéra, où la colère de la Reine de la Nuit s’étend dans les staccatos et les notes les plus stridentes, a saisi le public. Suzanne Rigden, la soprano colorature en charge du rôle, a été applaudie et célébrée pour son interprétation. Des cris émus, des mains battant sans fin et des cris de triomphe ont souligné la justesse de ses contre-fas qui donnaient la chair de poule.
Il en va de même pour Matthew Li, dans le rôle de Sarastro, dont les notes basses ne manquaient pas de rondeur et de puissance, ou encore Papageno, interprété par Olivier Bergeron, dont le chant et le jeu reflétaient la joie naturelle du personnage, sans oublier la flûtiste dont les phrases solos étaient d’une grande finesse.
Cette représentation m’a prouvé que la maîtrise de l’art subt, tout en me rappelant les limites d’une version concert. Un texte entre les morceaux et les actes ne peut pas traduire ce qu’une mise en scène exprime. Si la musique et le chant demeurent « enchantés », sans le théâtre, la forêt se trouve moins ténébreuse et la reine, moins maléfique.
Je devrai donc attendre la version complète de La Flûte enchantée, qui n’a pas vu le jour à l’Opéra de Montréal depuis 2022. Seulement ainsi admirerai-je à la fois les interprètes et les personnages tirés du livret de Schikaneder.


