« La vie nocturne, c’est romantiser en permanence une époque révolue qu’on n’a pas connue (tdlr) », dit Brock Colyar à NBC News. Il a fallu inventer un mot pour ça : l’écrivain John Koenig a forgé « anémoia », la nostalgie d’un temps qu’on ne connaît que par les images. Dans une enquête de 2026 menée par Vevo aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Australie, une personne sur trois de la génération Z dit se sentir née dans la mauvaise génération. On n’a rien connu de cette époque qu’on romantise, et pourtant, ça nous manque. Un sentiment qui n’existe que depuis que le passé se consulte sur un écran.
Le club est devenu l’objet type de cette nostalgie. On imagine une piste plus libre, où l’on venait d’abord pour danser. Cette liberté qu’on suppose spontanée fut d’abord un calcul. Et derrière ce calcul, un nom.
Pour que la danse ne s’arrête pas
Le club qu’on regrette n’a rien inventé, pas même la musique qui ne s’arrête jamais. Longtemps, le disque s’achevait, le rythme se cassait, les gens arrêtaient de danser et il fallait les relancer. À New York, à la fin des années 1960, un DJ nommé Francis Grasso est l’un des premiers à caler le tempo d’un nouveau disque sur celui qui joue pour que la musique ne s’interrompe plus. Interrogé par Frank Broughton en 1999, il décrit ainsi ce que faisaient les DJs avant lui : « Personne n’avait vraiment maintenu le rythme. Ils les faisaient danser, puis changeaient de disque. Il fallait rattraper le rythme. Ça ne coulait jamais. »
« Le tempo ne serait plus réglé sur le corps qui danse, mais sur l’appareil qui le film »
Grasso n’a pas trouvé ça seul. La technique lui vient d’un ingénieur de la radio, à CBS, dont il ne donne pas le nom. Elle sort donc d’un métier de la dissusion et s’apprend comme un savoir-faire manuel. Il raconte être devenu assez habile pour se repérer au seul reflet de la lumière sur le disque. Rien, dans ce qu’il en dit, ne parle d’argent. Il parle de flux et de tenir une piste.
Une salle qu’on accorde
C’est ensuite la salle elle-même qu’on se met à adapter. En club, il y a ce moment où tout disparaît, sauf les basses. À New York, en 1977, le Paradise Garage est bâti autour de cet effet. Le système de son est conçu par Richard Long & Associates. Il est calibré sur la façon de jouer du DJ résident, Larry Levan. Au-dessus de la piste pendent des grappes de petits haut-parleurs réservés aux sons aigus, sur une commande séparée que Levan peut pousser plus fort que tout le reste. Il peut aussi les couper. Les basses, elles, sont assez puissantes pour ne jamais faiblir et même pour faire trembler les murs. Le bruit d’un club se mesure en décibels. Deux acousticiens ont relevé une moyenne de 96 dBA dans plus de soixante clubs torontois – un niveau où il faut crier pour se faire entendre à un mètre.
En plus des enceintes, Long réglait la pièce. Les murs et le plafond étaient traités pour absorber les échos, et le système était recalibré deux fois par semaine. La chaleur et la foule déréglaient le son au fil de la nuit, et Levan allait retoucher les amplis pendant qu’il jouait. Long avait une formule pour ça : « le système de son peut être considéré comme l’orchestre, et le DJ comme son chef. » Long n’était cependant pas un artiste : il vendait des systèmes de son à des propriétaires de clubs, jusqu’à Chicago, Tel-Aviv ou encore Francfort. Le flux que Grasso obtenait avec deux platines avait maintenant un prix.
Plus vite que le corps
Le tempo se compte en battements par minute (BPM). Dirk Moelants, musicologue à l’Université de Gand, a dépouillé plus de 120 000 relevés de tempo sur quatre continents. La moitié de la musique dansante tient entre 120 et 140 BPM, avec un sommet autour de 130. C’est la cadence qu’il associe au corps, proche de deux mouvements par seconde.
« Musée, lui, n’a pas ce problème : on y crédite les artistes accrochés au mur, et leurs tableaux existent encore le lendemain. Une soirée ne laisse que des images »
Cette régularité a tenu jusqu’en 2016. La radiotélévision publique berlinoise rbb24 a comparé les vingt morceaux préférés des lecteurs du magazine Groove en 2016, 2019 et 2022, dans le pays qui reste le premier marché mondial de la musique électronique. En tête en 2016, « Mutter » de Konstantin Sibold, 129 BPM, une dizaine de minutes, aucune voix. En tête en 2022, « Miss You » de Southstar, 145 BPM, des voix, des synthés. Le premier est au sommet de la courbe. Le second est au-dessus de toute la fourchette.
Dans les clubs, on met cette accélération sur le compte des confinements du COVID-19 et de l’énergie accumulée pendant deux ans sans piste. Les données disent autre chose : dès 2019, les morceaux étaient déjà nettement plus rapides qu’en 2016. rbb24 pointe ailleurs. Les stories Instagram existent depuis 2016, TikTok depuis 2017, et une soirée s’y publie comme un trophée. « On voit mieux ce qui est sauvage à partir de 135 BPM, là où les bras et les jambes bougent vraiment », explique Ersin Akgül, agent d’artistes berlinois. Le phénomène a même un nom, le « Ravetok ». Le tempo ne serait plus réglé sur le corps qui danse, mais sur l’appareil qui le filme.
Personne à créditer
Aucune de ces décisions n’a d’auteur identifiable, et ce n’est pas un hasard. En 2018, le Vitra Design Museum consacrait aux clubs une exposition, « Night Fever », où il les présente comme des œuvres d’art totales. L’expression ne désigne pas seulement le bâtiment. Elle englobe le son, la lumière, la salle, jusqu’aux danseurs eux-mêmes, c’est-à-dire la soirée. Or, une soirée n’a personne à créditer. Un DJ signe son set, et Levan a donné son nom à un haut-parleur, mais il n’a pas conçu la salle où il jouait, et Long n’a pas programmé les nuits qu’on y a passées. Un musée, lui, n’a pas ce problème : on y crédite les artistes accrochés au mur, et leurs tableaux existent encore le lendemain. Une soirée ne laisse que des images.
L’Allemagne, elle, n’a tranché qu’à moitié. En novembre 2020, la plus haute juridiction fiscale allemande fait passer la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) des soirées de musique électronique de 19 % à 7 %, le même taux que les théâtres et les musées. Le 7 mai 2021, le Parlement allemand demande au gouvernement de sortir les clubs de la catégorie des lieux de divertissement, qui comprend aussi les salles de jeux et les maisons closes, afin de les classer avec les théâtres et les musées. Cinq ans plus tard, ce n’est toujours pas fait. En revanche, en mars 2024, la techno berlinoise entre au registre national allemand du patrimoine immatériel. La seule catégorie disponible est celle ne suppose ni objet ni auteur.
« On imagine une piste plus libre, où l’on venait d’abord pour danser. Cette liberté qu’on suppose spontanée fut d’abord un calcul »
À Montréal, la question ne se pose même pas en ces termes. La vie nocturne montréalaise a perdu plusieurs salles ces dernières années. Le Divan Orange, fermé en 2018 après des années de plaintes. Les Katacombes, fermées en 2019, sous la pression immobilière. La Tulipe, fermée quatorze mois à cause de la plainte d’un seul voisin dont l’immeuble commercial avait été converti en logement. Ce n’est plus du patrimoine qu’on discute ici, mais de la survie pure et simple des lieux.
À Berlin, des clubs collent un autocollant sur les caméras des téléphones, pour que la nuit reste à ceux qui y sont. On publie les vidéos quand même. On n’y voit qu’un carré noir, on y entend la salle. Le passé se consulte à présent d’un geste, et voilà ce qu’il en restera.

