Deux étudiants, même bibliothèque. L’un vérifie son portefeuille six fois par jour ; l’autre n’a jamais ouvert de compte et se répète qu’il devrait s’y mettre. Ni l’un ni l’autre n’a l’esprit tranquille. Le même adage les inquiète : investir, c’est prendre sa place dans l’économie.
Prendre sa place, est-ce devenir capitaliste ? Le terme « capitaliste » porte plusieurs sens. Deux comptent ici. Pour le Larousse, c’est celui qui « fournit des fonds », qui met l’argent. Le Trésor de la langue française en donne un second : celui qui « possède les moyens de production et en contrôle l’emploi », c’est-à-dire la production et les conditions de son emploi.
L’actionnaire ne décide pas de l’usage des fonds. Il choisit les décisionnaires. Chaque printemps, les actionnaires d’une entreprise sont appelés à élire son conseil d’administration, le petit groupe qui nomme le président-directeur général (PDG) et qui peut le renvoyer. On n’y vote pas par personne, mais par action : dix actions donnent dix voix, un million d’actions en donnent un million. Celui qui en a dix ne pèse rien. S’il y a neuf places au conseil, l’entreprise présente neuf noms, choisis par le conseil en place. On peut les approuver ou s’abstenir, mais pas voter pour quelqu’un d’autre. Alors on ne vote pas : en 2025, les petits actionnaires américains n’ont utilisé que 28 % de leurs voix. Le droit de vote existe. Il ne permet pas de changer qui décide.
Encore faut-il détenir l’action. La plupart des jeunes achètent un fonds indiciel, un paquet d’actions des plus grandes entreprises. Ces actions appartiennent au fonds, pas à celui qui a mis l’argent : le vote revient à la société qui gère le fonds. Trois dominent ce marché : BlackRock, Vanguard et State Street. Elles réunissent à elles trois un quart des voix dans les plus grandes entreprises américaines. Vanguard détient des actions dans 13 225 entreprises à travers le monde. Chaque année, chacune fait élire son conseil, et Vanguard y vote. Les juristes Bebchuk et Hirst ont compté : en 2019, ces votes étaient l’acaire de 21 personnes. Pour décider comment voter, il faut évaluer l’entreprise : des centaines de pages par an, écrivent-ils. Les auteurs concluent que ces entreprises ne reçoivent qu’une attention « limitée et superficielle ». D’autres juristes leur objectent que l’influence se joue ailleurs, dans des échanges privés avec les entreprises.
Une place fabriquée
Cette impuissance du petit actionnaire trouve sa genèse dans les années 1920. La société AT&T distribue ses actions à ses employés et à ses clients au nom d’une « démocratie des actionnaires (tdlr) ». L’historienne Julia Ott a retrouvé dans leurs archives le motif de cette initiative : décourager les syndicats et écarter l’idée que l’État les nationalise. Plus les actionnaires sont nombreux et petits, moins l’un d’eux peut contester la direction. Le petit actionnaire sans influence n’était pas un raté du système, mais plutôt son produit. C’était le résultat recherché.
Cette place a un prix, des deux côtés. 79 % des jeunes Canadiens déclarent ressentir de l’anxiété liée à leurs finances. Ceux qui investissent perdent souvent à force d’agir : Barber et Odean l’ont demontré dès 2000 que les petits investisseurs perdent moins par mauvais choix que par excès de transactions. Ceux qui s’abstiennent regardent l’écart se creuser : un dollar placé en actions américaines en 1900 en valait 107 409 fin 2024, contre 67 laissés à l’épargne. Le coût n’est pas le même pour les deux étudiants. L’inquiétude l’est.
Ne suffit-il pas de choisir de « bonnes entreprises ? » 72 % des moins de 35 ans disent tenir compte des impacts environnementaux et sociaux de leurs placements. Mais les deux conseils qu’on leur donne se contredisent : acheter un fonds indiciel diversifié, et choisir des entreprises responsables. Mais un fonds indiciel prend tout, sans rien écarter : dans le S&P 500, la liste des 500 plus grandes entreprises amé- ricaines, on y trouve des pétrolières et des solaires. Choisir ce qu’on finance reste choisir ce qu’on détient, pas ce qui s’y décide. Une action donne droit à une part des bénéfices. Le juriste Berle et l’économiste Means le disaient déjà en 1932 : l’actionnaire « a échangé le contrôle contre la liquidité (tdlr)» . Le droit de partir, jamais celui de déci- der. Reste à savoir si cela s’appelle prendre sa place.



