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McGill contre les syndicats

Plus d’un million de dollars auraient été déployés dans cette lutte antisyndicale.

Stu Doré, Félix Fournier

Ce n’est qu’au sortir de la pandémie que la première union syndicale de professeurs à McGill voit le jour : L’Association des professeurs de droit de McGill (AMPD). Formée en 2021, elle résulte de la mobilisation du corps professoral de droit. Parmi ses nombreux griefs figure le constat d’un modèle de gouvernance de plus en plus centralisé, qui prend peu, voire pas du tout, en compte les professeurs et employés dans son processus décisionnel. L’institution avait notamment stipulé, sans consultation, le retour à l’enseignement en présentiel à McGill lors du déconfinement. L’année de sa formation, l’union a déposé une demande d’accréditation au Tribunal administratif du travail, qu’elle a obtenu en 2022.

Un processus de privatisation 

La syndicalisation des professeurs mcgillois est donc toute récente. Cette mobilisation tardive détonne face à la tradition de forte syndicalisation au sein des autres universités québécoises. Afin de bien comprendre les enjeux de syndicalisation à l’université, Le Délit a interrogé Barry Eidlin, professeur agrégé au Département de sociologie de l’Université McGill, et deuxième vice-président de l’Association mcgilloise des professeurs de la Faculté des arts (AMPFA). Ce dernier attribue cette récente union à une idée d’exception mcgilloise : « Au sein de la génération précédente, on s’accrochait à l’idée d’une gouvernance collégiale ou partagée, à l’idée que c’était des professeurs qui endossaient le rôle de doyen ou de chancelier », et ce, afin d’assurer le temps de quelques années la gestion de l’Université. « C’était comme une circulation », décrit-il. Une fois leur mandat terminé, les doyens ou chanceliers cédaient leur poste et « réintégraient le corps professoral », ce qui permettait de conserver l’essence d’une gouvernance collégiale. 

Enfin, « historiquement, c’était le cas », affirme-t-il. Cette exception s’est progressivement érodée au cours des dernières décennies : « Ce qu’on a vu, c’est un processus de corporatisme. On a désormais une couche de gestionnaires qui ne sont plus vraiment des professeurs. Lorsque leur mandat est terminé, ils cherchent une position similaire dans d’autres universités, plutôt que de réintégrer le corps professoral dont ils étaient issus. » Eidlin s’appuie sur l’exemple du Dr. Deep Saini. Vice-chancelier de l’Université McGill depuis 2023, il occupait auparavant le poste de président de l’Université Dalhousie. « Les membres de l’exécutif se sont établis comme une couche séparée, composée de cadres et de la haute direction, et sont plutôt au service du gouverneur, et non plus des travailleurs et étudiants. » 

Des syndicats sous pression 

Ce corporatisme de McGill se traduit pour beaucoup par une lutte contre la syndicalisation. Même une fois leur accréditation obtenue en 2022, les membres de l’AMPD ont continué d’être entravés dans leur mobilisation, notamment parce que l’administration a longtemps contesté l’existence de cette nouvelle entité. Déplorant un manque de bonne foi de la part de l’administration à la table des négociations, le syndicat a déclenché une grève illimitée en avril 2024. 

Toujours en 2024, le Tribunal administratif du travail a sommé McGill de cesser toute entrave à la syndicalisation de ses professeurs. Cette décision fait suite à deux courriels de l’administration envoyés aux professeurs de droit, et ce, à quelques jours de la grève. Dans ces courriels il était affirmé que le syndicat diffusait des informations factuellement incorrectes et omettait certains éléments. Le Tribunal a fait état d’une ingérence de la part de l’université, laquelle a tenté de miner la crédibilité de l’AMPD.

Jonathan Nehme, président de l’Association des employés de soutien de l’Université McGill (AMUSE), affirme que « dans le cadre du petit rôle que nous jouons au sein du syndicat, McGill était réputée pour son hostilité, tant envers ceux qui tentaient de se syndiquer que ceux qui l’étaient déjà (tdlr) ». Concernant les règlements des conflits syndicaux, McGill « embauche pas mal de consultants externes qui font montre d’une attitude assez agressive ».

Des dépenses déraisonnables ? 

Un article d’investigation publié par The Rover au début du mois de février révèle des sommes vertigineuses déboursées par l’administration, décidée à dresser des obstacles procéduraux face à ce processus de syndicalisation. 

D’après des sources internes obtenues par le journal indépendant, McGill aurait dépensé au cours de ces cinq dernières années un peu plus d’un million de dollars en services juridiques extérieurs, bien qu’elle dispose a priori d’un service juridique interne. La somme avancée par The Rover n’est pas surprenante aux yeux de Jonathan Nehme : « Ayant eu affaire à McGill et à ses avocats à maintes reprises, ça me semble logique qu’ils aient dépensé tant d’argent. Ils ne cessent de faire appel à des avocats, et de dresser des obstacles aux discussions. […] Cela s’inscrit aussi dans une logique de corporatisme de l’Université, qui est de moins en moins traitée comme un établissement d’enseignement public. »

Le cabinet auquel McGill aurait eu recours depuis cinq ans est celui de Borden Ladner Gervais, spécialisé en droit du travail et en négociations syndicales. Ses avocats sont notamment connus pour avoir représenté la multinationale américaine Walmart en 2005, menant au congédiement de 190 travailleurs après un vote favorable à la création d’un syndicat. Ces licenciements massifs ont été par la suite révoqués, ayant été jugés comme constituant une violation du Code du travail du Québec. 

Un écart qui se creuse entre gestionnaires et employés 

Cette somme d’un million de dollars aurait été puisée à même les fonds publics de l’Université. Une dépense qui semble particulièrement incongrue, surtout dans un contexte de restrictions budgétaires accrues. 

Accusant un déficit de 15 millions de dollars à l’année 2025, l’institution avait été contrainte d’opérer des compressions importantes au niveau du personnel, dont la dotation représentait 80 % des dépenses de McGill. Cette mesure incluait des licenciements et des gels d’embauche. Mais ces coûts que l’Université ne peut plus assumer sont redirigés vers le corps professoral, dont la charge de travail se voit particulièrement alourdie.

Dans ce même laps de temps, la classe gestionnaire a vu son salaire augmenter dramatiquement au cours de ces dix dernières années, creusant un écart de rémunération croissant entre l’exécutif et le reste des salariés. Alors que les fonds dédiés à la direction ont augmenté de 118 %, la paie du personnel académique n’a augmenté quant à elle que de 6 %.

Contactée au sujet de l’article de The Rover, une porte-parole de l’Université McGill a répondu au Délit : « Les frais juridiques engagés par McGill en matière de relations de travail concernent divers dossiers », sans apporter davantage de précisions. Elle ajoute que « McGill accueille favorablement les discussions avec l’ensemble de ses partenaires syndicaux et associatifs et apprécie le temps qu’ils consacrent aux négociations ».


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