Depuis le 28 décembre 2025, la République islamique en Iran est confrontée aux plus grandes manifestations de son histoire. Les doléances économiques en sont l’élément déclencheur, le rial, la monnaie iranienne, ayant atteint sa plus faible valeur relative au dollar. Une vague de sentiment anti-régime s’est emparée du pays totalitaire, où plusieurs libertés et droits fondamentaux sont continuellement bafoués. Depuis le début des événements, la répression brutale des manifestations par le régime théocratique est condamnée par la communauté internationale. Plusieurs ONG et gouvernements occidentaux situent le bilan entre 2 000 et 20 000 morts, une large fourchette qui s’explique notamment par la coupure d’Internet instaurée par le régime. À titre de comparaison, les manifestations de 2021–2022 avaient fait une douzaine de morts. Les États-Unis ont menacé d’intervenir aux côtés des manifestants, même si cette option est pour l’instant rejetée par les autres pays de la région.
Un régime bousculé
Pour comprendre les dynamiques complexes qui encadrent ces événements, un retour sur la révolution islamique est nécessaire. 1979 marque un tournant pour le pays : une révolution renverse le shah, le monarque perse allié de l’Occident, et la République islamique voit le jour. Les acteurs de la révolution varient en idéologies, du marxisme au libéralisme en passant par l’islamisme. Rapidement après son installation, la République islamique répète les maux du régime précédent (manipulation électorale, corruption) avec toutefois l’introduction d’une théocratie et d’un socle religieux comme outil de légitimation. Ce régime s’introduit aussi sur la scène internationale par une implication plus intense au Moyen-Orient. Le financement du terrorisme au-delà des frontières iraniennes, la suppression des droits des femmes ainsi que l’incarcération de journalistes et de dissidents politiques font partie des multiples accusations qu’on adresse à la République islamique.
Les manifestations qui secouent l’Iran ces dernières semaines ne sont certainement pas les premières depuis la révolution de 1979. Pourtant, elles semblent avoir pris des dimensions sans précédent. Michael Avanzato, étudiant doctoral à McGill, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Islam politique, voit pour cause une dégradation du statut du pays en tant que grande puissance dans la région. Il note que « les relations du pays avec ses alliés au Moyen-Orient se sont effondrées (tdlr) ». L’affaiblissement du Hezbollah, du Hamas et des Houthis ainsi que la chute du régime de Bachar al-Assad en Syrie ont suivi l’assassinat en 2020 de Qassem Soleimani, « le noyau de ce réseau ». La combinaison de cet affaiblissement régional et de la fatigue sociétale envers une politique théocratique rigide forment une poudrière volatile.
Il aura suffi d’une étincelle économique pour que la poudrière s’enflamme et plonge le pays dans un mois de tumulte et de violence. La chute du rial a déclenché, le 28 décembre, une manifestation dans le bazar de Téhéran, cœur économique du pays. Plusieurs vidéos de ces événements ont circulé sur les réseaux sociaux à travers le pays, inspirant une vague de manifestations. La coupure d’Internet imposée par le régime à la suite de ces événements complique la diffusion d’informations à travers les frontières. Plusieurs vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, puis récupérées par la presse, confirment toutefois que certaines villes et institutions du régime sont visées par les manifestants. Par exemple, une vidéo dont l’authenticité a été confirmée par Reuters montre une foule qui ouvre de force le portail d’un bâtiment officiel de la ville de Fasa, le visant de jets de pierre.
La confusion causée par le manque d’informations a ensuite laissé place à une sidération lorsque plusieurs ONG ont publié des bilans humains sur la répression du régime. Au moment de l’écriture de cet article, la situation semble s’être légèrement apaisée, alors que le gouvernement a annoncé la réouverture progressive d’Internet. La répression meurtrière semble donc avoir étouffé les contestations, tout en attisant la colère du peuple et de la communauté internationale.
Complexité et pluralisme
Nous aurions tort de placer les différents acteurs de ces événements dans deux catégories idéologiques invariables. Il existe certes un mépris de la part d’une grande majorité pour un régime brutal, meurtrier et oppresseur, mais le régime bénéficie encore aujourd’hui d’un partisanat non-négligeable, même si largement minoritaire.
Au sein des manifestants, il existe en effet une pluralité des voix. Cette diversité idéologique se reflète par exemple dans la réception d’une intervention américaine. Dans un entretien accordé au Délit, Rula Abisaab, professeure d’histoire islamique à l’Université McGill, explique qu’« il y a encore beaucoup de critiques du régime (les laïques et les femmes qui ne portent pas le voile, par exemple), qui le soutiennent pleinement contre les États-Unis. Ce sont deux choses bien distinctes ». La République islamique a d’ailleurs cherché à justifier sa répression brutale et meurtrière des manifestations en accusant Washington d’agitation, pour se libérer du fardeau des plusieurs milliers de morts qu’elle a entraînées.
De son côté, Abisaab craint que cette tension sociétale puisse mener à un conflit plus direct, qui ressemblerait plus à une guerre civile. Elle rappelle la nécessité d’un Iran uni, « à la fois pour combattre le régime, mais aussi pour protéger la nation d’agression étrangère ».
Réaction à l’étranger
Les tensions qui bousculent l’Iran sont aussi présentes dans sa vaste diaspora. L’exode qui a suivi la révolution de 1979 a créé, aux États-Unis et au Canada notamment, une communauté perse importante et impliquée sur le plan politique. Malgré un dédain partagé pour la République islamique, des confrontations dans des métropoles comme Los Angeles ou Paris révèlent une vision divergente sur le futur du pays. D’un côté, les partisans du shah rêvent d’un retour de la dynastie Pahlavi au pouvoir, tandis qu’un mouvement plus populaire exige l’établissement d’un système entièrement démocratique.
À McGill, la Société des étudiants iraniens (MISA) a publié un communiqué conjointement avec ses confrères de l’UdeM, de Polytechnique, d’HEC Montréal et de Concordia, condamnant « fermement toutes formes de violence et de répression » et exprimant leur « vive préoccupation face aux nombreuses violations des droits humains qui ont eu lieu lors de ces manifestations ».
Les événements en Iran ont aussi enflammé les débats dans la région, surtout autour de la possibilité d’une intervention américaine. Israël et plusieurs pays arabes ont conjointement imploré la retenue de l’administration Trump sur quelconque attaque sur le territoire iranien. Abisaab y voit une crainte d’une escalade régionale, « qui coûterait des milliards à ces pays, notamment par la potentiel de destruction d’infrastructure pétrolière ».


