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L’aveuglement du cynisme chic

Les femmes et la froideur comme passeport de crédibilité.

Jiayuan Cao | Le Délit

À huit ans, dans les dessins animés, je préférais aimer le méchant plutôt que le héros. À 13 ans, je voulais « ne plus croire en l’amour » (si tant est qu’à 13 ans, j’avais recueilli assez d’expérience pour croire en quoi que ce soit). À 16 ans, à table, j’adorais l’invité qui proclamait ses névroses, qui exposait ses idées dignes d’un « je m’en fous du politiquement correct », tout en passant par des phases de silence total, preuve du mépris qu’il portait à la famille heureuse avec enfants. Le lendemain, sur le trajet du lycée, les panneaux publicitaires de luxe m’assuraient de l’idée ridicule que serait une joie manifeste : une mannequin digne d’intérêt, visiblement, ça boude. Si l’on était au 19e siècle, on aurait associé cette posture aux dandys : Baudelaire, Oscar Wilde… Aujourd’hui, le mot qui me vient est le cynisme, un cynisme rendu « chic ». 

Au cynisme chic, France Inter a dédié un épisode de podcast. Cécile Duflot y décortique à quel point notre éducation, la pop culture et les sphères de pouvoir nous ont conditionnés pour associer l’acerbité et le mépris à une forme de supériorité intellectuelle. Il s’agirait de « l’écho d’un virilisme malsain comme moyen d’afficher la force qui lui fait défaut ». Une armure de luxe, pour cacher une certaine fragilité. Je me suis alors demandé ce qu’il advenait de cette armure lorsque ce sont les femmes qui la portent. Le cynisme chic se rêve en outil de subversion, un tremplin vers la validation intellectuelle. Moi, j’y vois des femmes qui rejouent les codes longtemps attribués aux hommes : un énième enfermement. 

« Le cynisme chic se rêve en outil de subversion, un tremplin vers la validation intellectuelle »

Cet enfermement hante notre histoire littéraire. Au milieu du 20e siècle, les voix de Marguerite Duras et de Françoise Sagan incarnent cette position, assumée comme héritage stylistique. Les héroïnes de Sagan, entre deux cigarettes, choisissent le vernis de la nonchalance et de la désillusion, une lucidité interdisant toute joie manifeste. Dans Bonjour Tristesse, le personnage de Cécile en est le meilleur exemple. Depuis sa distance esthétique, elle s’attribue une supériorité intellectuelle sur les autres femmes, jugeant la jeune compagne de son père, Elsa, superficielle. En réalité, cette froideur l’empêche de vivre des relations authentiques. Elle manipule son amant Cyril, sans jamais réussir à l’aimer. Lorsque le personnage d’Anne Larsen entre en jeu, l’adolescente pousse le cynisme jusqu’à utiliser les sentiments des autres comme des leviers mécaniques, et ainsi détruire le couple que forment son père et Anne. Or, le dénouement du roman nous apprend que cette armure ne peut tenir très longtemps. À la mort d’Anne, le vernis du cynisme chic craque. Cécile découvre enfin la tristesse, entre remords et culpabilité… jusqu’à ce que la comédie reprenne. Ni une ni deux, elle se mure à nouveau dans sa posture. Père et fille retournent à leur vie mondaine, traînant leur mélancolie comme un accessoire de mode. 

Ce qui sert mon propos ici est l’âge de Cécile. L’adolescence, c’est l’âge où l’on se construit, celui où l’on capte et s’approprie ce que la société nous demande d’être. Le choix de Cécile d’adopter cette position, à l’âge où « elle choisit comment elle veut être perçue », comme disait Elsa, n’est pas un hasard. C’est sa façon d’échapper au modèle féminin traditionnel qu’incarne Anne. Si, chez Sagan, ce détachement est un art de vivre bourgeois, il devient chez Duras une véritable grammaire. Dans son étude publiée par la revue Études françaises, le professeur Pascal Michelucci montre que Duras rejette la politesse et la rhétorique des salons bourgeois. Dans ses récits, la froideur n’a plus rien de chic, elle est anesthésiante. Ses héroïnes parlent d’une voix blanche, et s’enferment dans une distance clinique à partir de laquelle elles ne peuvent s’exprimer que par le mutisme ou par le cri. Une nouvelle armure, mais qui trahit ce que les précédentes dissimulent : une impuissance. 

« Une armure de luxe, pour cacher une certaine fragilité »

Une impuissance que je lis comme le retour d’un vieux piège tendu par le regard masculin. Dès le 18e siècle, Choderlos de Laclos faisait incarner à la Marquise de Merteuil des Liaisons dangereuses cette projection : pour qu’une femme soit considerée comme l’égale intellectuelle des hommes libertins, l’écrivan l’a contrainte à adopter leur cynisme. Certaines lectures féministes voient en Merteuil une figure subversive. Je ne le nie pas et j’accorde qu’elle est son propre ouvrage. Néanmoins, cette autonomie, c’est l’auteur qui la lui prête. Comme Cécile, Merteuil puise sa force dans un rôle de composition ; elle joue la discipline de fer et refuse la faille émotionnelle sous peine de déchéance. 

Or, Les années bienheureuses du châtiment de Fleur Jaeggy m’apprend que la déchéance n’est pas la vulnérabilité. La réelle déchéance est l’aliénation de notre humanité, l’absence totale de sentimentalité. Dans le cadre du pensionnat religieux de l’Appenzell, je découvre Madeleine, jeune fille dont la vivacité contraste avec l’austérité assumée de Frédérique. Frédérique, élève plus âgée, érige la froideur, le mépris et l’ascétisme en art de vivre. Elle entretient une certaine mysticité aux yeux de Madeleine… jusqu’à ce qu’elle finisse par se désillusionner. Une désillusion lorsqu’elle retrouve Frédérique en hôpital psychiatrique, qu’elle appelle « clinique pour aveugles ». Une clinique où loge celle qui, longtemps aveuglée face au culte du cynisme, a été menée à la perte de son libre arbitre et de sa raison. Elle en est devenue fantomatique, tandis que Madeleine, elle, conserve son humanité. 

« Faire du cynisme un style, c’est nier la colère et, chez les femmes, renforcer une autocensure déjà en place »

Ces manifestations de papier ne sortent pas de nulle part : la mécanique s’étend de nos réflexes à la pop culture. Par son entrevue chez Radio-Canada, Mélanie Millette nous renseigne sur les doubles standards et le contrôle exigé des femmes dans l’espace public. La colère brute des femmes est socialement disqualifiée et étiquetée comme « hystérique » ou « hors de contrôle ». Dès lors, pour conserver leur crédibilité intellectuelle, les femmes pratiquent la retenue, déplaçant leur révolte vers une ironie froide et polie. Faire du cynisme un style, c’est nier la colère et, chez les femmes, renforcer une autocensure déjà en place. C’est le cœur du « Cool Girl Syndrome », décrit par Gillian Flynn dans Gone Girl. La « Cool Girl » serait émotionnellement tempérée : pas de pleurs, pas de colère, pas de demandes… en somme, pas d’excès. Mieux vaudrait réprimer ces traits, selon le « male gaze », comme ne manque pas de nous le rappeler la pop culture. La Cool Girl serait détachée, comme le sont Cécile, Frédérique ou encore la Marquise de Merteuil. 

Le cynisme chic, la froideur, ou le syndrome de la « Cool Girl »… Trois mots, une camisole de velours désarmant le propos des femmes en le rendant esthétique. Face à un monde qui s’accommode bien de notre dédain poli, ne serait-il pas temps d’arrêter de faire la moue ?


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