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#Jésus et autres mots-clics

Réflexion sur le documentaire Faites du bruit pour Jésus.

Photo tirée du site Internet de Télé-Québec

Disponible sur la plateforme de Télé-Québec, le documentaire Faites du bruit pour Jésus, s’interrogeant sur la montée en popularité de l’évangélisme en ligne, fait la une depuis le passage du journaliste Clément Hamelin sur le plateau de Tout le monde en parle. Ma curiosité piquée, je l’ai visionné à mon tour. Cinquante minutes plus tard, j’ai interpellé mon coloc qui l’avait déjà regardé : je devais absolument en parler.

Je le dis d’emblée : je me considère athée depuis que je sais ce que le mot veut dire. Mes parents ne m’ont pas baptisée, je n’ai jamais fait un seul cours de catéchisme. Mon éducation religieuse se résume aux cours d’éthique et culture religieuse du primaire et du secondaire et aux lieux de culte que j’ai visités en voyage. Certains propos plus radicaux tenus par les personnes interviewées dans le documentaire m’ont perturbé, car ils sont à des années-lumières de ma réalité. J’avoue aussi avoir parfois de la difficulté à me saisir du sujet religieux, comme si je ne savais jamais vraiment par quel bout m’attaquer à cette conversation, qui, je crois, est tout de même nécessaire à avoir.

Je me demande souvent si mon malaise avec la religion vient de ma culture et de mon éducation québécoises. Telle une véritable héritière de la Révolution tranquille, je garde en moi les histoires du traitement injuste de l’Église envers les femmes de ma famille. Mon incapacité à croire, je la mets sur le dos des ravages que l’institution chrétienne a faits au Québec comme ailleurs. Or, il faut reconnaître que la religion parle encore à beaucoup de gens. Le Québec est un contexte particulier : nos églises se vident de plus en plus pour être finalement converties en condos et en gyms. Un coup d’œil vers notre voisin du sud nous permet de constater que la relégation de la religion à la sphère strictement privée n’est pas la norme partout. Les évangélistes choquent, car ils manifestent leur foi dans l’espace public. La mission fondamentale de leur confession, soit de transmettre la foi aux non-croyants, se situe à l’opposé d’une société québécoise qui fait de la religion une affaire privée. Et cela dérange. Beaucoup.

« Le documentaire permet aussi de déconstruire les idées et préjugés sur les personnes croyantes : ce ne sont pas que des personnes âgées ou qui ont grandi dans des familles religieuses »

Le documentaire Faites du bruit pour Jésus prend la forme d’une série d’entrevues avec des évangélistes – des nouveaux convertis tout comme des fidèles de longue date. Certaines rencontres ont suscité de plus grosses réactions. Je pense entre autres à JNT, youtubeur et ancien party animal nouvellement converti, et André Lefebvre, pasteur ayant renié son homosexualité au profit de sa foi. Clément Hamelin discute avec ces personnes et s’intéresse à ce qui les a amenées à se tourner vers la religion. La réponse m’a paru être souvent la même : ce sont des personnes qui ont un parcours de vie difficile et la religion leur a offert un repère en temps de crise. Ce qui m’a le plus frappée dans les discussions, ce sont les phrases toutes faites qui mettent fin à n’importe quel doute et pensée critique, constat par ailleurs formulé par un ex-croyant à la fin du documentaire. JNT me semblait parler de façon automatique, en répétant souvent les mêmes formules. Ses phrases sont construites d’avance, comme un CD qui se répète. Toujours le même plat, avec une sauce légèrement différente : Dieu a un plan parfait, Dieu est tout puissant, Dieu ceci et Dieu cela. La pratique évangéliste profite, que ce soit volontaire ou non, de la vulnérabilité des gens pour leur tendre sur un plateau d’argent toutes les solutions à leur problème. Ce n’est pas que la religion qui opère de cette façon : on voit cela dans la polarisation en politique, où certains partis offrent à leurs adeptes des réponses clés en main à tous leurs problèmes, peu importe le niveau de complexité.

En ce sens, le documentaire met le doigt sur un problème de société plus large : la radicalisation, surtout celle des jeunes hommes – comme l’observe entre autres Léa Clermont-Dion dans ses travaux pour la Chaire UNESCO-PREV. Nous le voyons plus drastiquement dans les balados masculinistes, mais il ne faut pas oublier que ce glissement idéologique trouve son fondement dans le quotidien. Des propos homophobes comme ceux tenus par certains des hommes interviewés contribuent, lorsqu’ils sont banalisés, à ce mouvement vers des croyances beaucoup plus extrêmes. Certes, les femmes ne sont pas à l’abri, mais les hommes y semblent beaucoup plus vulnérables. Le discours des trois femmes interviewées est beaucoup plus modéré, alors que les deux animateurs du balado Pour de Vrai, JNT et Emmanuel Ouellet, tiennent des propos extrêmement conservateurs, voire rétrogrades. Les réseaux sociaux contribuent à pousser ce type de contenu au devant de l’algorithme : les deux influenceurs ont un certain succès et sont souvent nommés comme points de pivot vers la conversion religieuse. S’il est pour moi impensable que l’homosexualité et le meurtre soient des « péchés » équivalents, une personne constamment exposée à ce type de discours pourrait finir par y croire et se dire qu’il s’agit de la norme.

« La pratique évangéliste profite, que ce soit volontaire ou non, de la vulnérabilité des gens pour leur tendre sur un plateau d’argent toutes les solutions à leur problème »

Le documentaire permet aussi de déconstruire les idées et préjugés sur les personnes croyantes : ce ne sont pas que des personnes âgées ou qui ont grandi dans des familles religieuses. Elles semblent beaucoup plus près de ma réalité ; les personnes présentées ont ces airs de monsieur et madame Tout-le-monde. D’un autre côté, en montrant majoritairement des croyants plus extrêmes, le documentaire renforce cette image du zèle religieux, dans un contexte politique où la religion cause déjà beaucoup de tensions. L’angle de l’enquête ne concernait pas les croyants modérés, mais je crois qu’il faut se rappeler que la majorité silencieuse – j’ose l’espérer – ne se reconnaît pas dans ce documentaire.

Je salue la capacité qu’a eue Clément Hamelin de poser les bonnes questions au bon moment et de pointer du doigt les incohérences dans les discours des personnes présentes dans son film. Dans un moment particulièrement frappant, il demande au pasteur « anciennement » homosexuel si la période de sa vie où il vivait plus ouvertement son homosexualité lui a fait du mal. Visiblement troublé par la question, il répond qu’il ne saurait le dire. Le journaliste fait avancer la discussion avec beaucoup d’habileté. Lorsque Hamelin ressent que son interlocuteur et lui ne s’écoutent plus, il le souligne, comme lors de sa conversation avec Emmanuel Ouellet. Il perçoit que la discussion n’est plus productive et le nomme, ce qui contribue à faire cesser le dialogue de sourds. Les terrains d’entente entre sa position athée et celle des croyants sont parfois très difficiles à délimiter, voire tout simplement impossibles à trouver. L’attitude du journaliste est plutôt rafraîchissante : malgré un certain malaise parfois apparent, on sent qu’il tente réellement de comprendre les mécanismes sous-jacents à cette tendance religieuse, plutôt que de se camper dans ses idées et ses croyances.

J’ai fini le documentaire avec une seule pensée en tête : pourquoi avons-nous si peur du vide ? Je peux comprendre l’envie de se tourner vers la religion, qui offre des réponses toutes faites à des questions qui donnent le vertige. La religion comble ce manque de sens, mais n’adresse pas la question à la base : pourquoi ne pas savoir nous perturbe de cette façon ? Si, collectivement, le vide nous faisait moins peur, peut-être que nous n’en serions pas à tenter de faire cohabiter des systèmes de croyances tous plus complexes les uns que les autres, et peut-être que la société serait plus ouverte à la différence.


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