Votre interlocuteur, fort éloquent, vient d’évoquer un opéra dont vous n’avez jamais entendu parler. Vous cherchez frénétiquement dans chaque recoin de votre esprit une parcelle de connaissance sur le sujet, mais sans succès… Force est d’admettre : vous êtes complètement largué et vous vous sentez un peu stupide.
Être cultivé est une quête perpétuelle. Entre les innombrables nouveautés et les classiques d’antan, il y a toujours de quoi se sentir un peu en retard. La culture est vaste et diverge en tant de branches qu’il est impossible de toujours tout savoir sur tous les sujets, même si la réponse à la plupart de nos questions ne demande qu’une recherche Google (ou, Dieu nous en préserve, une requête à ChatGPT).
En 2026, la culture est désormais au bout de nos doigts… ou l’est-elle vraiment ? Nous avons accès à plus de ressources que jamais auparavant, mais nous berçons-nous d’illusions en croyant que toute forme de culture nous est accessible de façon illimitée ?
Crache le cash
Dans la vie, rien n’est gratuit, pas même la culture. Si les façons d’avoir accès à cette dernière sont de plus en plus variées, cela ne les rend pas nécessairement plus accessibles. Une sortie au cinéma n’est pas des plus abordables. L’alternative plus économique, soit les plateformes de digusion en continu, demande un abonnement qui finit par coûter cher à la fin de l’année. Que les clubs vidéos où l’on pouvait jadis emprunter trois films pour la modique somme de 10$ reposent en paix.
Le même scénario se répète avec la musique : rares sont les billets de concert pour des artistes connus qui se vendent à moins de quelques centaines de dollars. La littérature ne donne pas sa place non plus : pour rester à jour avec les nouvelles sorties, une centaine de dollars par mois n’est pas déraisonnable.
Et il ne faudrait surtout pas oublier les arts de la scène. Le théâtre, le ballet et l’opéra sont certainement parmi les sorties culturelles les plus dispendieuses avec des prix qui s’élèvent rapidement : les billets les moins chers pour le prochain spectacle de l’Opéra de Montréal coûtent la somme faramineuse de 220$.
Bien sûr, il existe certains moyens d’avoir accès à des œuvres culturelles sans débourser une fortune : les cinémas en plein air, les bibliothèques et les enregistrements sur des plateformes comme YouTube permettent de faire l’expérience de bijoux culturels gratuitement. Or, il s’agit rarement d’une option réaliste pour être au fait des œuvres les plus récentes : L’Odyssée de Christopher Nolan ne sera pas diffusée en ciné-parc de sitôt. Il faut se rendre à l’évidence : la culture et ses modes de digusion creusent un fossé au sein de la société. Et même si les alternatives sont remplies de bonne volonté, elles ne peuvent pas totalement combler ce vide.
Rassembler pour mieux diviser
À l’occasion de la sortie du film Barbie, je me souviens encore de la tristesse qui flottait dans l’air lors du monologue d’America Ferrera sur les difficultés d’être une femme.
Je chérirai toujours mon premier souvenir du porté final du Grand pas de deux de Casse-Noisette et de l’atmosphère presque religieuse qui régnait dans la salle.
La culture est censée être un outil de rassemblement qui unit les humains autour d’émotions et d’intérêts communs, une source de connexion à travers tant d’éléments qui polarisent. Et pourtant, nous sommes divisés dans sa digusion. Bien que les nobles tentatives de favoriser l’accès à la culture soient nombreuses, il s’agit d’une goutte d’eau dans l’océan d’iniquité. Ceux qui n’ont pas les moyens de se procurer des billets pour les sorties culturelles les plus prisées sont souvent condamnés à s’en priver.
Tout le monde désire contourner, d’une façon ou d’une autre, le capitalisme endémique de notre société. Rares sont les gens qui ont un budget illimité : bien souvent, le commun des mortels cherche des fragments de culture gratuitement ou à faible coût. Et que dire de ceux qui pourraient en avoir les moyens, mais qui doivent constamment choisir entre la multitude de créations qui s’ogre à eux ? Cet enjeu en dit long sur ce que devient l’industrie culturelle : est-elle là pour le peuple ou est-elle un énième outil de profit pour les élites ? Un élitisme pernicieux Pourquoi est-ce plus distingué d’assister à l’opéra Carmen que d’aller voir un spectacle d’humour de Charles Brunet ? Notamment parce que l’un est plus cher que l’autre. Nous avons tendance à ériger un véritable culte autour des œuvres culturelles les plus inaccessibles. Si Guerre et paix est un brin inaccessible de par l’ensemble des connaissances que sa lecture nécessite, Carmen l’est tout autant en exigeant une certaine aisance économique. La société est donc divisée par ces grands classiques de la culture et la distinction est faite entre ceux qui y ont accès et ceux qui doivent s’en passer.
Les œuvres culturelles accessibles à tous sont rarement anoblies de la même façon. Ne sont jugées méritantes que les œuvres qui créent un club sélect de ses admirateurs. La « grande » culture est ainsi une empreinte d’élitisme, du privilège d’y avoir accès et de la comprendre, une culture que l’on garde jalousement dans son cercle restreint, de peur d’être moins incroyable si un être commun venait à en connaître autant que nous. Il ne faudrait surtout pas que l’élite que l’on bâtit si consciencieusement se sente menacée.
Une culture sous bâillon
Pour créer une élite culturelle solide, il faut bien sûr jouer avec son financement. Les gouvernements canadien et québécois se targuent d’ogrir un soutien financier à la scène culturelle. Or, obtenir du financement dans le domaine des arts relève du miracle : tout juste s’il ne faut pas scander des incantations tout en sacrifiant son premier né. Les démarches interminables sont doublées de coupes budgétaires régulières, car, après tout, qui a besoin des arts ?
La question de l’investissement continue de se poser chaque année et les artistes sont constamment sur le bout de leur chaise : est-ce aujourd’hui qu’on sacrifiera leur profession pour davantage de rendement et revenus ?
Personne n’a la réponse à cette question, pas même notre gouvernement : le ministère de l’Éducation du Québec proposait dans son budget de mars 2026 des coupes dans les sorties scolaires et le programme « La culture à l’école ». Ce programme, mis en place par le gouvernement Legault lui-même, permettait à des artistes de se rendre en classe pour diffuser la culture à travers l’éducation des jeunes. Un programme qui, sans aucun doute, a aidé à diversifier les horizons culturels de plusieurs élèves. Face aux nombreuses manifestations de colère et de déception, le ministère a décidé de conserver le budget pour ces programmes, mais les raisons initiales de ce retrait planifié demeurent inconnues du public.
Avons-nous réellement besoin d’une raison ? À la moindre nécessité de coupes budgétaires, la culture est toujours l’agneau sacrificiel. L’élitisme de la culture nous pousse à croire que nous n’avons pas besoin de programmes spéciaux pour la promouvoir. Il ne nous reste plus qu’à nous en remettre aux nobles têtes pensantes qui nous feront la grâce de nous dire quelles formes de cultures sont dignes de notre temps.



