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Dis-moi comment écrire, je te dirai qui tu es

Réflexion sur l’usage de l’écriture inclusive.

En septembre 2025, le ministre Jean-François Roberge a interdit les nouvelles méthodes d’écriture inclusive dans les communications de l’État : on parle ici de points médians, de doublets abrégés et de néologismes. En somme, tout langage inclusif qui n’est pas déjà établi dans nos habitudes linguistiques n’a pas sa place dans le langage officiel de l’État. M. Roberge dit prôner la clarté : l’écriture inclusive serait un cafouillis apportant davantage de confusion que d’inclusion – en bref, une tactique d’écriture inutile jusque dans ses fondements. 

Il est vrai que l’écriture inclusive demande certaines acrobaties de langage, mais elles ne sont pas impossibles. La preuve : le premier paragraphe de cet article est écrit de façon neutre. Vos yeux saignent-ils ? Le problème de l’écriture inclusive n’est pas la clarté. Il est pourtant bien trop facile pour les réfractaires de se justifier par cet argument. 

L’écriture inclusive : qu’est-ce que c’est ?

L’écriture inclusive est un ensemble de techniques d’écriture qui permettent l’inclusivité, particulièrement sur le plan du genre. Parmi les techniques les plus populaires, on compte le point médian (traducteur·ice), les doublets abrégés (réviseur[-euse]), les termes épicènes (personnel infirmier) et, parfois, des néologismes comme « iel ». L’usage de ces astuces d’écriture permet de visibiliser certains groupes marginalisés ou de neutraliser le genre pour souligner l’existence d’un spectre. La binarité n’est plus de mise et, n’en déplaise à ses adeptes, le masculin générique ne suffit plus. L’écriture inclusive reflète une réalité sociale. 

Changer la langue : une question de volonté

Dans les années 70, une vague de féminisme pousse la société québécoise à féminiser plusieurs termes, notamment les titres de fonctions. Dans un monde où les femmes accèdent enfin à des emplois qui leur étaient précédemment hors d’atteinte, il devient impossible de conserver une langue axée sur le masculin des professions. Madame le directeur, madame l’écrivain, madame le docteur… Cette façon de parler est insensée et dépassée : maintes féministes ont revendiqué une féminisation des titres qui correspondait à la nouvelle réalité du Québec. Plusieurs tentatives, certaines plus fantaisistes que d’autres, ont contribué à rendre acceptable ce nouveau langage. De nos jours, pas même Mathieu Bock-Côté ne songerait à utiliser le titre masculin pour désigner une femme dans son poste de travail. 

Mais ce changement ne s’est pas opéré de façon universelle. Pensons notamment à la France où cette féminisation des titres s’est opérée beaucoup plus tardivement : l’Académie française l’accepte enfin en 2019, ce qui confirme que son usage est plus répandu. Les titres féminisés n’étaient pas assez courants et donnaient l’impression aux femmes occupant des postes convoités et traditionnellement masculins que leur existence dans cette sphère de travail était moindre. Tout est donc une question de normalisation. 

Le principe est le même pour l’écriture inclusive. Il s’agit d’une révolution de la langue qui nous semble inhabituelle, perturbante. Mais étrange ne veut pas dire mauvais : tout comme la féminisation des titres a pu sembler anarchique à ses débuts avant de s’assagir, il est possible d’utiliser l’écriture inclusive sans pour autant faire scandale. 

Un apprentissage du fonctionnement de la langue inclusive est vital. Les réfractaires, pour se convaincre que cette écriture est signe d’une apocalypse latente, prennent toujours en exemple les textes qui font un usage abusif des méthodes inclusives. Personne ne veut lire un texte picoté de points médians ou raturé de barres obliques confuses. Mais il faut savoir que ces textes sont écrits par des gens qui ne maîtrisent pas l’écriture inclusive. 

Une rédaction qui complique la vie 

Bien qu’elle ne soit pas impossible à utiliser, l’écriture inclusive peut poser quelques défis. Arnaud Bernadet, professeur agrégé à l’Université McGill et auteur du livre L’Utopie de l’écriture inclusive, souligne que ces techniques inclusives « peuvent présenter un enjeu de compréhension pour un public qui ne les connaît pas. C’est alors une question de la faisabilité de la pratique ». Il faut admettre que l’écriture inclusive peut être difficile à comprendre pour ceux qui n’y sont pas souvent exposés : les tactiques demandent une certaine connaissance de la langue et quelques habiletés rédactionnelles. M. Bernadet ajoute que, bien que la pratique prenne ses origines dans la communauté queer, elle est devenue un sujet de choix chez les universitaires : « Il y a un angle mort sociologique dans cette affaire. Ceux qui pratiquent le plus cette rédaction sont l’élite, on assiste donc au développement d’une pratique élitaire. » Mais au-delà de ces considérations sociologiques, il y a la faisabilité du projet par rapport à la langue : « L’écriture inclusive, c’est une série d’expérimentations et de pratiques, mais sont-elles faisables, réalisables ? Plusieurs questions d’accords morphologiques sont inévitables : quelle forme leur donner ? » Le professeur déplore que la langue ait été oubliée dans le débat entourant l’écriture inclusive. « On glisse très vite sur des considérations de genre en oubliant la langue. Il faut éviter de discriminer ou d’invisibiliser les personnes non binaires ; on ne nie pas leur existence, mais, dans la langue, certaines choses ne sont pas réalisables. Il faut remettre les choses dans l’axe de la langue », souligne-t-il.

Est-il vraiment possible de penser l’écriture inclusive en termes purement linguistiques ? Après tout, la question d’inclusivité surgit parce qu’elle s’applique à des personnes. Une langue qui tend à invisibiliser, voire à nier, l’existence d’une portion de la société n’est pas une langue représentative des sociétés qui l’utilisent. 

Parler pour exister

Lorsque nous parlons, nous exprimons notre réalité. Sans les mots justes, nous ne pouvons pas communiquer efficacement notre expérience du monde. Catherine Leclerc, professeure agrégée à l’Université McGill et sociolinguiste, admet que la question de l’écriture inclusive est complexe : « La langue inclusive est contagieuse, mais elle est déstabilisatrice. Du point de vue grammatical, ce n’est pas une si bonne affaire, mais du point de vue humain, il y a de bons côtés. » Elle explique que, même s’il y a un fort relais de la question par le milieu universitaire, la plupart des personnes non binaires ne font pas partie de cette élite face à la langue : ces deux réalités cohabitent. Mme Leclerc ajoute qu’on ne peut pas faire de pronostics face à la langue : « La morphologie dicte certains choix et la syntaxe est difficile à changer. Mais les humains font ce qu’ils veulent et, s’ils sont assez nombreux à faire quelque chose qui ne se fait pas, ça restera. »

Pour ceux qui perçoivent la forme inclusive comme une erreur de langue, Mme Leclerc clarifie : « On a tendance à penser, en français, que tout ce qui diverge de la norme est une faute. On a, par exemple, beaucoup plus de difficulté à intégrer et accepter les néologismes. Il y a énormément de guides de rédaction inclusive qui existent, illustrant un véritable besoin de définir et encadrer la pratique. Le fondement même d’une langue est son évolution. Pourquoi ne pas célébrer ses variations ? »

Une langue complexe pour célébrer la complexité de l’humain 

Bien que plusieurs personnes débattent de la légitimité de l’écriture inclusive, des auteur·es usent déjà de ces méthodes pour créer des œuvres littéraires complexes. Au Québec, le milieu littéraire commence peu à peu à intégrer cette écriture à des publications. 

Et puis, contrairement à la croyance populaire, il ne s’agit pas toujours de présenter des personnages non binaires, mais aussi de proposer une expérience de lecture englobant tout le lectorat. Chaque personne qui lit, peu importe son identité, peut se sentir incluse dans le récit. 

Tricératopcanon, de Marc-André Lévesque, utilise couramment des points médians. Fouolles de Si Poirier suit la même logique pour parler de la réalité des personnes trans. Valérie Bah, elle, use de tactiques inclusives plus visibles dans son roman Les enragé·e·s : le titre sur la couverture présente une graphie intéressante qui permet de mettre de l’avant ces choix inclusifs. L’écriture inclusive serait, en général, un souhait des auteurs respecté par leurs maisons d’édition. Onze maisons d’édition sur dix-neuf interrogées par Le Devoir auraient déjà publié des ouvrages en langue inclusive. La traduction n’est pas en reste : les éditions Béances mettent de l’avant des textes en langage inclusif dans leur langue d’origine, souvent l’anglais. La traduction permet de conserver ces textes dans leur contexte d’origine, ces derniers étant souvent l’œuvre de personnes de la communauté LGBTQ+. 

Si le débat sur la légitimité du langage inclusif fait encore rage, il permet à des gens et des artistes de s’exprimer librement et de se sentir bien dans leur identité. Le langage est la clé de l’existence, une clé qui permet à chacun de verbaliser sa réalité. Il est important que la langue se façonne par elle-même, et non par les directives d’institutions comme l’OQLF (Office québécois de la langue française) ou l’Académie française : ces institutions ne servent qu’à constater et cimenter les pratiques linguistiques en usage, pas à prescrire une façon de s’exprimer. La langue évolue au fil de la société et ne pourra jamais être cantonnée aux recommandations d’une vitrine linguistique.


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