Réécrire le genre

Le Délit a rencontré Alex Miron-Dauphin, artiste et auteur·rice non-binaire, pour discuter de la représentativité des minorités sexuelles.

Annie Éthier

La masculinisation prédomine encore à ce jour. Que ce soit à l’oral ou à l’écrit, le masculin générique englobe tout, ou plus précisément, efface le reste. Il invisibilise le féminin, omet de considérer la neutralité et ignore la fluidité. Pour comprendre l’importance de la représentativité et de l’inclusion, Le Délit s’est entretenu avec Alex Miron-Dauphin, artiste multidisciplinaire et écrivain·e de théâtre jeunesse qui s’identifie comme non-binaire.

Le Délit (LD) : Peux-tu me parler un peu de toi et de ce que tu fais dans la vie ?

Alex Miron-Dauphin (AMD) : Je suis comédien·ne de formation et artiste multidisciplinaire. J’écris du théâtre jeunesse, je joue, je fais du graphisme et du maquillage.

Ce n’est pas ma vie qui m’a amené·e à l’être, c’est plutôt ma vie qui m’a éloigné·e de l’être

LD : Étant non-binaire, comment s’est développé ton cheminement vers cette prise de conscience de ton identité de genre ?

AMD : Ce n’est pas vraiment mon cheminement vers la non-binarité, parce que ce n’est pas un chemin qui m’a mené·e là-bas. C’est plutôt rebrousser le chemin vers qui je suis et c’est la non-binarité. Dans le sens que ce n’est pas ma vie qui m’a amené·e à l’être, c’est plutôt ma vie qui m’a éloigné·e de l’être. J’ai dû creuser dans la profondeur de mon âme et défaire les constructions sociales qui me gâchaient la vie. J’ai réalisé que c’était ce que j’avais toujours eu en moi, cette angoisse et cette anxiété de ne pas être moi-même. Au final, ça venait du fait que j’étais une personne non-binaire.

LD : Selon toi, est-ce que notre société est inclusive ? Du moins, est-ce qu’elle le devient ?

AMD : Certainement qu’elle le devient de plus en plus, mais elle est très très peu inclusive.

LD : En tant que personne non-binaire, te sens-tu représenté·e dans les médias, dans la littérature, dans les films ? Et est-ce que cette représentation est importante ?

AMD : Oui, de plus en plus, mais pas beaucoup au Québec, c’est plus à l’international. Au Québec, il n’y en a pas beaucoup, de personnes non-binaires dans l’œil du public, c’est plus dans des petits réseaux. On ne verra pas vraiment de personnes non-binaires ou queer dans de grosses chaînes ou dans les médias. Certains personnages commencent à surgir ici et là, mais ils vont être tournés par des hommes, cis, hétérosexuels, blancs. De créer un rôle inclusif, mais de le donner à une personne qui ne s’y identifie pas, pour moi, ça n’a pas de sens. L’une des meilleures choses que l’on puisse faire est la représentation. Avec les réseaux sociaux, les jeunes ne s’identifient plus seulement au personnage mais vont aussi suivre l’acteur·rice dans la vie de tous les jours. Donc, si tu suis un personnage qui te ressemble, mais que l’acteur·rice n’a pas du tout ce mode de vie-là, ça vient briser le lien identitaire que tu avais créé. De voir des personnes à la télé qui nous ressemblent physiquement ou qui s’identifient comme nous, ça nous donne l’impression de pouvoir accomplir beaucoup de choses. Tous les métiers que ces personnes jouent dans leur émission sont donc des métiers qui deviennent accessibles pour toi. C’est incroyable comment la télévision c’est puissant, surtout pour les jeunes. Même si tu n’as personne dans ton entourage qui est comme toi, de le voir ailleurs, ça te montre que ça existe. Malheureusement, pour les personnes des minorités sexuelles, c’est facile de nous remplacer, de nous effacer. Pourtant, on a une banque de gens incroyables à Montréal pour ces rôles. L’un des problèmes selon moi est qu’il n’y a pas beaucoup de gens des minorités sexuelles qui vont être amenés à écrire des textes et pourtant, nous savons comment raconter notre histoire. On peut la raconter sans que ça devienne dramatique, sans que ça devienne notre identité. Notre vie, ce n’est pas seulement un drame.  

Mais le problème c’est qu’il n’y a pas d’argent dans le milieu et les personnes qui ont l’argent s’en foutent de raconter notre histoire

LD : Le milieu culturel est reconnu comme étant en discordance avec d’autres milieux, puisqu’il est plus inclusif. Toutefois, il semble manquer de représentativité même dans celui-ci.

AMD : Le milieu culturel reste plus inclusif que les autres milieux, mais il y a des embûches. Les artistes et les artisan·e·s de notre génération et de celle avant nous sont très inclusif·ve·s. Mais le problème c’est qu’il n’y a pas d’argent dans le milieu et les personnes qui ont l’argent s’en foutent de raconter notre histoire, de la raconter comme nous, on le veut. Au Québec, on est loin derrière comparativement à d’autres pays, en matière d’inclusion des diversités culturelles et des minorités sexuelles.

LD : Si tu avais eu plus de représentation étant plus jeune ou si tu avais pu lire des livres plus inclusifs, penses-tu que cela aurait changé ton parcours ?

AMD : Oui et non. Oui, tout aurait été différent dans le sens que je me serais accepté·e plus. Quand j’étais jeune, j’ai appris que mon identité était « mal ». Donc oui, je me serais plus assumé·e, mais la répercussion venant des autres aurait peut-être été plus grande aussi. Je me serais peut-être fait beaucoup plus intimidé·e, déjà que je l’ai été.

Il y a une manière de rendre les choses égales. L’écriture inclusive, ça t’amène à te remettre en question et à réaliser que tu n’es pas le centre de l’univers

LD : Il est vrai que la représentation est importante pour soi, mais d’être plus inclusif·ve dans les livres et à la télévision, ça vient aussi normaliser la différence pour les autres.

AMD : C’est ça qu’il faut absolument. Les garçons depuis qu’ils sont jeunes, tout fonctionne pour eux. La langue française fonctionne pour eux. Ils ont appris dès un jeune âge que le masculin l’emporte sur le féminin. Si on n’enlève pas cette règle, qui peut sembler banale, mais qui ne l’est pas du tout, ça apporte cette idée que peu importe ce que tu fais, tu gagnes. C’est très fort de faire gagner le masculin sur le féminin. C’est la même chose lorsqu’on est blanc·he. Même si on ne le voit pas, on gagne tout le temps. Il y a une manière de rendre les choses égales. L’écriture inclusive, ça t’amène à te remettre en question et à réaliser que tu n’es pas le centre de l’univers.

LD : Tu écris des pièces de théâtre principalement pour les jeunes. Utilises-tu l’écriture inclusive dans tes textes et si oui, pourquoi est-ce important ?

AMD : Généralement, je crée toujours un personnage qui est non-binaire dans mes textes. Quand j’écris des didascalies, j’écris toujours avec l’écriture inclusive. Mais la plupart du temps, j’écris seulement des personnages féminins. Quand j’ai une personne de « genre masculin », je n’écris pas pour le genre masculin. J’écris un personnage, à qui je donne un nom typiquement masculin, mais si c’est une fille qui le joue, ça me va parfaitement aussi. Ce n’est jamais un personnage dont la masculinité transparaît puisque ce n’est pas sa masculinité qui compte. Mais oui, généralement j’écris inclusivement.  

LD : Il y a encore beaucoup de chemin à faire en termes d’égalité et d’inclusion au Québec. Selon toi, qu’est-ce qui pourrait être fait pour améliorer la situation ? 

AMD : Je dirais que tout passe par la représentation. Il est important de donner une voix aux gens pour qu’iels racontent leur histoire et d’engager des personnes qui s’y identifient pour les interpréter. On doit parler et enseigner l’écriture inclusive, normaliser la féminisation et/ou la neutralité de la langue française. C’est vraiment juste de donner la chance aux personnes de raconter leur histoire, de faire preuve d’écoute.

Pour voir les créations d’Alex et rester à l’affût de ses projets, visitez sa page Instagram. De plus, voici quelques ressources pour répondre à vos questionnements sur la diversité sexuelle et de genre ou encore pour vous apporter de l’aide dans votre cheminement personnel :