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Roman feuilleton

Je fais glisser mon pouce de droite à gauche sur mon téléphone. La personne à côté de moi me regarde. Ses yeux tentent subtilement d’apercevoir ce que je fais. Si je la laissais faire, elle ne verrait pas grand-chose. Alors je préfère m’inventer la vie de quelqu’un d’occupé, de mystérieux. Je pourrais lire sur la guerre, écrire des messages inspirants et sensationnels sur comment aller mieux en tant que société, comment changer quelque chose. Je pourrais, mais non. 

J’attends.

Au pire, elle pourrait croire que je suis accro à mon téléphone, que je passe mes journées sur Instagram. Je préfère encore qu’elle imagine ça plutôt que ce que je fais réellement : rien du tout. Faire semblant de faire quelque chose, c’est long. Long longtemps. Elle quitte enfin la salle. Je dépose mon téléphone et je fixe les carreaux du mur. Il faut les compter, un par un, me dis-je. Je crée des codes de couleurs. Il y a 900 carreaux. Si chaque jour passé ici devait être peint de gris, il en resterait encore 148 de blancs. Je m’imagine me lever, un grand marteau dans la main, fissurer les carreaux un par un. Voir les éclats voler en silence, la poussière partout. Peut-être qu’à ce moment-là, la porte du bureau s’ouvrirait. Peut-être qu’on me verrait, juste un peu. Je ne sais pas si j’ai attendu trop longtemps pour que ça arrive encore. 

Quelqu’un passe devant moi. Je ne le regarde pas. Il ne sait pas que j’existe. C’est simple. J’ai découvert ça ici : on devient invisible dès qu’on baisse les yeux assez longtemps. Cette personne pourrait s’asseoir à côté de moi, me parler quelques minutes. On se raconterait nos histoires pleines de mensonges. Je lui expliquerais pourquoi je suis ici. Je lui expliquerais pourquoi je veux partir. Elle me demanderait où ; je lui dirais que je ne sais pas. Elle s’inquiéterait, voudrait m’aider, mais quand elle comprendrait qu’elle n’a pas le pouvoir magique de faire arrêter l’attente, quand on lui proposerait de partir avant moi, elle se lèverait. Elle oublierait mon visage aussitôt. 

Je retourne à faire défiler ma page d’accueil, mécaniquement. Les petits carreaux d’applications deviennent ceux du mur. Je les supprime un par un. Un jour à la fois. Mes jambes se balancent sur la chaise de plastique. Je frappe une petite roche, sûrement tombée des bottes de la personne d’avant. Si je la frappe assez fort, peut-être que les carreaux finiraient par se fissurer. 

Il y en a beaucoup, des comme moi : des gens qui restent toujours près du vide sans jamais l’atteindre. Des numbers. On compte tout, mais on ne compte sur rien pour nous sauver. 

La porte s’ouvre et se referme. Je m’endors paisiblement, les yeux ouverts.


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