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Poutine : le président roi

Retour sur les élections présidentielles en Russie.

Du le 15 au 17 mars derniers, les électeurs russes se sont rendus aux urnes pour les élections présidentielles. Vladimir Poutine, au pouvoir depuis 2000, a été réélu sans grande surprise, remportant plus de 87% des suffrages exprimés. Alors que dans les années 90, la Russie pouvait être qualifiée de démocratie émergente, avec un certain degré de compétition entre les différents acteurs politiques, aujourd’hui le pays s’enfonce toujours plus dans l’autocratie.

Les élections russes sont loin de rebattre complètement les cartes du paysage politique Russe, tant au niveau national qu’international. Ces élections, qui placent Poutine au pouvoir jusqu’en 2030, ont été largement manipulées par le régime : les estimations du journal d’opposition Novaïa Gazeta et de l’ONG Golos varient entre 22 et 31,6 millions de votes volés, soit environ un tiers à la moitié de l’électorat russe. Bien que le degré de falsification des votes cette année soit inédit, un constat similaire avait pu être fait au cours des précédentes élections. En entretien avec Le Délit, Juliet Johnson, professeure de science politique à McGill et spécialiste de la politique russe, explique que les techniques de manipulation des élections ont bien souvent lieu avant les élections elles-mêmes : « Certains candidats viables n’ont pas été autorisés à se présenter pour diverses raisons, et cette fois-ci, il n’y a pas eu d’organisme indépendant pour surveiller les élections. Précédemment, il y avait des observateurs indépendants, ou du moins des organisations capables de réaliser des sondages à la sortie des bureaux de vote. Lors des élections présidentielles, il y avait des caméras dans les bureaux de vote qui permettaient de détecter de nombreuses manipulations. Aujourd’hui la majorité des caméras ont été retirées. (tdlr) »

Le régime crée donc un environnement dans lequel la surveillance et l’impartialité des élections sont compromises avant même de passer aux techniques plus directes de fraude électorale. Johnson nous explique que cette année le bourrage d’urnes, au travers duquel les autorités électorales ajoutent illégalement un grand nombre de votes en faveur d’un certain candidat dans l’urne, a été particulièrement utilisé. Si la fraude électorale n’est pas nouvelle, Johnson relève néanmoins d’importants changements : pour elle, le fait que Poutine ait obtenu plus de 87% des voix, un score inédit, révèle des failles au sein de l’organisation du régime. « Un score de 87% semble même trop élevé, ce qui montre que les agents de Poutine qui s’occupent de la manipulation électorale ont sûrement “trop” bien accompli leur mission d’augmenter le score de Poutine par rapport aux années précédentes. » Johnson développe : « Cela met en lumière une potentielle faiblesse. Le fait que lui et les personnes qui l’entourent aient ressenti le besoin d’utiliser les élections comme un moyen de montrer un soutien populaire massif est révélateur. Je pense que cela montre un peu d’inquiétude de leur part. »

« Le niveau d’intimidation provenant du régime est aujourd’hui très fort. Les gens ont peur, certes, mais je pense que ce qui est encore pire, d’une certaine manière, c’est la croissance d’un sentiment de désespoir »

Juliet Johnson, professeure de science politique à McGill et spécialiste de la politique russe

Les élections sont un élément clé pour légitimer le pouvoir des dictateurs à la tête de régimes autoritaires. Les élections sont une sorte de façade qui permet de normaliser un pouvoir souvent abusif et brutal, car elles sont censées correspondre au choix du peuple. Pour Poutine, elles sont un point de passage clé afin qu’il puisse continuer à dire qu’il représente le peuple russe.

Les élections permettent également de solidifier les dynamiques de pouvoir au sein même du pays, en mettant en action le clientélisme entre Poutine et ses « fidèles », qui pénètre toutes les sphères de la société russe. Johnson révèle que « les élections sont un moyen pour les dirigeants régionaux russes de démontrer à la fois leur loyauté envers Poutine et leur capacité à matérialiser des votes en sa faveur, mais également un moyen de mesurer le degré de conformité des citoyens avec le régime. Ainsi, si vous êtes fortement encouragés à voter, que vous savez pour qui vous êtes encouragés à voter et que tout le monde autour de vous va voter, ce petit acte de conformité a un effet sur l’ensemble de la société. Ce n’est donc pas seulement la peur qui empêche les gens de voter. Ce n’est pas seulement la peur qui maintient Poutine au pouvoir. C’est tout ce système. »

La professeure nous a confié qu’aujourd’hui en Russie l’espoir semble se tarir. Les citoyens s’habituent de plus en plus à ce système répressif qui les encourage à voter pour Poutine. Pour beaucoup, le processus électoral a été l’illusion d’un choix. Même s’ ils ne voulaient pas de Poutine, les alternatives crédibles qui auraient pu le mettre en danger politiquement ont une à une été réduites au silence. Comme le dit Johnson : « Le niveau d’intimidation provenant du régime est aujourd’hui très fort. Les gens ont peur, certes, mais je pense que ce qui est encore pire, d’une certaine manière, c’est la croissance d’un sentiment de désespoir. »

La société civile s’essouffle et le régime devient de plus en plus répressif. La mort d’Alexeï Navalny en février dans une prison de haute sécurité du cercle arctique a été largement attribuée au régime, que cela soit par négligence de son état de santé ou par réel assassinat. Il était la principale figure de l’opposition, et un fort symbole d’espoir pour beaucoup de Russes. Malgré la situation, un mouvement de contestation s’est quand même organisé lors des élections : « Il y a eu un grand mouvement pour que les gens aillent voter à midi pile le 17 mars. C’est un signe clair d’opposition au régime. L’idée était soit de voter nul, soit de voter pour un autre candidat. Mais le message important, c’était la présence d’une foule nombreuse. L’intérêt c’est qu’on ne peut pas désigner un individu en particulier, parce qu’il peut y avoir aussi beaucoup de gens qui votent aussi pour Poutine dans la file. C’est donc un moyen de montrer son désaccord sans que le régime puisse identifier des individus précis. Et les files d’attente étaient bien plus longues que d’habitude. En ce sens, la stratégie a fonctionné, surtout dans des endroits comme Moscou ou d’autres grandes villes comme Ekaterinbourg. »

Ce genre de mouvement reste limité, notamment à cause du climat de peur qui règne actuellement en Russie. Par ailleurs, ces évènements ne sont pas relayés par les médias gouvernementaux russes, qui sont largement censurés par le régime. Il est aussi important de rappeler que Poutine reste une figure très populaire auprès d’une grande partie de la population : « Certains ont également l’impression que Poutine a remis la Russie sur la carte en tant que grande puissance et qu’il parle au nom des intérêts internationaux de la Russie et des Russes, ce qui est une grande source de respect. » Il a émergé notamment en opposition à la figure de Boris Eltsine, son prédécesseur, qui est aujourd’hui encore reconnu par beaucoup de Russes comme responsable de la période de déstabilisation financière et politique des années 90. En quelque sorte, Poutine a réussi à remettre la Russie sur les rails.

Au vu des élections de 2024, l’invasion de l’Ukraine qui dure depuis maintenant deux ans continuera très probablement, mais les possibilités que Poutine adopte une approche plus agressive reste peu probable. Cette élection laisse à Poutine une marge de manœuvre sur le plan interne. Néanmoins, Juliet Johnson rappelle qu’il doit tout de même faire attention à ne pas trop créer d’opposition à travers des politiques qui peuvent s’avérer dures, comme la conscription obligatoire de jeunes pour alimenter les effectifs de soldats en Ukraine. Johnson ajoute : « Il faudrait beaucoup de choses pour qu’une grande partie de la société se retourne contre Poutine. Mais si un grand nombre de jeunes hommes russes finissent non seulement par aller en Ukraine, mais aussi par y mourir, cela peut créer pas mal de problèmes. Poutine est très conscient des précédents de la première guerre de Tchétchénie, au cours de laquelle de nombreux conscrits russes sont morts. […]Tout dictateur donne l’impression d’avoir un contrôle énorme, mais ce genre de système est également fragile. Poutine a beaucoup de pouvoir entre les mains, un pouvoir que d’autres personnes aimeraient avoir. »


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