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Loi 21, choisir entre profession, province et religion

Le 1er février, une assemblée s’est tenue à McGill pour tenter d’apporter des solutions aux étudiants mcgillois impactés.

Margaux Thomas | Le Délit

Le mercredi 1er février dernier, s’est tenue l’assemblée « Naviguer dans le marché du travail en vue de la Loi 21 », réunissant des représentants de communautés religieuses (en particulier musulmane et juive) des cadres de l’université et des élèves des Facultés de droit, des arts et d’éducation. Cette assemblée portait sur les différentes préoccupations des élèves vis-à-vis des conséquences de la Loi 21 sur leur futures carrières, ainsi que sur les mesures que l’Université devrait prendre pour soutenir ses élèves dans leur adaptation à cette loi.

Après un peu moins de 20 ans de débat public sur la place de la religion dans la société québécoise, qui s’était notamment intensifié à partir de la crise des accommodements raisonnables en 2006, l’adoption de la Loi 21 en 2019 symbolise le passage à une nouvelle étape dans les débats socio-religieux, en marquant notamment l’institutionnalisation de la laïcité au Québec. 

Officiellement, l’adoption de la Loi 21 a fait du Québec un État laïc et a mis en place un devoir de neutralité religieuse pour le gouvernement et ses représentants en position d’autorité coercitive, dont les professeurs de primaire et de secondaire.

Cette loi est aujourd’hui fortement critiquée autant à l’échelle provinciale que fédérale, puisque pour beaucoup, comme le décrit le documentaire Bataille pour l’âme du Québec réalisé par Francine Pelletier, elle restreint les libertés individuelles et cible certaines minorités religieuses. 

De plus, la Loi 21 a été adoptée via l’utilisation de la clause dérogatoire permise par l’article 33 de la Charte canadienne des droits et de libertés. Cette clause autorise les provinces à passer en force une loi et à contourner certains articles de cette même charte pendant 5 ans, de manière renouvelable.

« Prendre la décision d’arrêter de porter le voile demande du temps, ce n’est pas quelque chose de facile »

Un entretien avec une étudiante préoccupée

À la suite de cette assemblée, Le Délit a rencontré Zainab Khan, étudiante de la Faculté d’éducation de McGill, terminant son baccalauréat en mai prochain. Zainab est musulmane et porte le hijab depuis ses 7 ans. Elle a commencé ses études pour devenir professeure à l’école primaire avant que la Loi 21 ne soit adoptée. Cette dernière est venue bousculer ses plans de carrière. 

Selon elle, la Loi 21 oblige les étudiants portant des signes religieux et souhaitant travailler dans les secteurs publics impactés à faire un choix entre trois alternatives : renoncer au port de signes religieux pendant qu’ils travaillent, renoncer au métiers qu’ils souhaitent exercer, ou quitter le territoire québécois pour pouvoir exercer leur fonction et garder leurs pratiques religieuses.

Cette loi place donc les étudiants comme Zainab dans une impasse. Ils souhaitent exercer le métier auquel ils se forment depuis plusieurs années, mais ne veulent ni quitter leur province ni leurs vies, leurs familles, et encore moins renoncer à leurs pratiques religieuses. Pourtant, ils ont besoin de se construire un futur stable, ils ne peuvent pas compromettre leur bien-être en renonçant à leur passion et restant sans emploi. Zainab nous rapporte : « Je me sens forcée de prendre la décision de partir (de la province, ndlr). » En effet, selon un sondage conduit en 2022 par Kimberley Manning et Elizabeth Elbourne, deux professeures de Concordia et de McGill, à cause des restrictions imposées par la Loi 21, 51% des étudiants de droit et d’éducation (ayant participé au sondage, ndlr) affirment chercher du travail à l’extérieur de la province pour pouvoir continuer, ou commencer, à exercer leur métier.

Les étudiants portant des signes religieux découragés d’étudier dans les domaines concernés par la Loi

Alors que les écoles secondaires publiques du Québec font déjà face à une pénurie de professeurs, la Loi 21 est venue aggraver la situation. Non seulement de nombreuses personnes qualifiées ne peuvent plus travailler, mais désormais, les étudiants portant des signes religieux sont moins incités à devenir professeurs. Selon Zainab « à cause de la Loi, beaucoup moins de personnes rentrent dans le programme d’éducation […] Je ne vois plus que deux ou trois personnes voilées dans les bâtiments de la faculté. » 

« La décision d’arrêter de porter le voile prend des années, du temps, ce n’est pas quelque chose de facile à faire », nous a confié Zainab.

Dans son cas, Zainab écarte directement l’option de retirer son hijab lorsqu’elle travaille et de le porter lorsqu’elle ne travaille pas. Elle nous témoigne notamment que les signes religieux font partie de son « identité ». C’est « une fierté » depuis toujours. Retirer son voile revient, selon elle, à être « hypocrite » vis-à-vis d’elle-même et de sa pratique. En tant que professeur, « on ne peut pas dire aux enfants de croire en eux, tout en ne respectant pas ses propres valeurs. » 

« L’Université veut faire tout son possible pour aider les étudiants, mais ce n’est pas son rôle de se prononcer sur la loi elle-même »

Fabrice Labeau

Quels enseignements tirer de l’assemblée ?

Au cours de la réunion, les étudiants ont mis en avant la nécessité d’accroître le soutien de l’Université envers les étudiants impactés par les mesures de cette loi, en récoltant des ressources pour les conseiller et les accompagner dès leur entrée sur le marché du travail, par exemple. Les étudiants ont souligné la nécessité d’augmenter la sensibilisation des étudiants de McGill sur les conséquences de cette loi sur leurs plans de carrière. 

Au cours de notre entrevue, Zainab nous a notamment confié : « Au cours de ces quatre ans, je n’ai pas reçu de support, c’est la vérité […] », ajoutant que c’était la première fois en quatre ans que McGill prenait vraiment des initiatives pour développer des outils de conseils et d’orientation pour les élèves concernés.

Des actions limitées malgré tout

Jusqu’à présent, les actions de sensibilisation ont été essentiellement menées par les étudiants. La formation de la Coalition des Étudiants de McGill contre la Loi 21 (Mcgill Student Coalition Against Bill 21) a notamment organisé des moments de discussion, des distributions de dépliants et enfin, des manifestations. 

Au cours de la réunion, Fabrice Labeau, premier vice-principal exécutif adjoint de McGill, a souligné que l’Université veut faire tout son possible pour aider les étudiants, mais que ce n’est pas son rôle de se prononcer sur la loi elle-même. 

La détresse des étudiants ne peut qu’être difficilement apaisée, ils ne peuvent pas réellement influencer l’avènement de la Loi 21, adoptée il y a maintenant quatre ans. Les élèves n’ont pour le moment pas d’autre choix que de patienter jusqu’à l’expiration de la clause dérogatoire en juin 2024, ce qui permettra notamment de relancer un débat parlementaire au sujet de cette loi controversée.

Pour plus d’informations, Le Délit a déjà publié des articles au sujet de la Loi 21 que nous vous invitons à retrouver ici : Panel sur la loi 21, La foi face à la loi 21.


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