Lise et sa mer

Texte gagnant du Concours d’écriture de la Francofête.

Alexandre Gontier | Le Délit

Le soleil illumine le ciel bleu et clair et les rayons dorés se reflètent sur l’eau scintillante comme une robe de bal pailletée. De son perchoir en haut de la cage à poules, la petite Lise observe sa sœur aînée et ses cousins qui jouent dans l’océan accueillant. À cette distance, elle voit seulement leurs maillots de bain – de petits points multicolores contre l’arrière-plan azur – mais leurs éclats de rire sont transportés vers elle par la brise chaleureuse. Elle veut se joindre à la fête. 

Lise descend de la structure de jeu en sautant la dernière distance au sol – ses jambes sont trop courtes pour l’atteindre elles-mêmes. Le sable doux et blanc réchauffe ses pieds lorsqu’elle court vers le bord de la mer. Elle lève les yeux. Les enfants riants sont séparés d’elle par une barrière d’eau qu’elle ne sait pas surmonter. Encore plus loin dans l’océan immense et inconnu, elle voit un seul point rouge qui flotte dans le bercement de l’eau. De haut en bas, haut en bas. Lise reconnaît que c’est le maillot rouge cerise de sa mère. La forme flottante semble si paisible, si à l’aise, si lointaine. 

Lise hésite là, isolée sur la plage, déchirée entre le désir de se joindre à sa famille et la peur de cette mystérieuse étendue d’eau. Finalement, elle avance un pied lentement. Tout à coup, une grande vague agressive se fracasse contre le bord de la mer. L’eau froide attaque son pied et elle le retire précipitamment. L’océan s’ouvre devant elle dans toute sa gloire et sa grandeur et semble prêt à l’engloutir. Lise bat en retraite et elle se retrouve seule ; solitaire, mais apaisée par la sécurité promise par la terre ferme. 

Elle contemple avec envie les figures si contentes dans la mer. Mais elle est tellement petite et la mer est tellement grande. Elle décide d’attendre l’année prochaine pour tenter une autre entrée.

Quand l’été revient de nouveau, le soleil agréable éclaire encore le ciel, le sable ondulant est prêt à accueillir les pieds des visiteurs et l’océan les taquinant invite tous ceux qui sont assez courageux pour affronter ses mystères. Pourtant, il n” y a personne là. Durant l’hiver, loin du soleil fortifiant, la mère de Lise a été atteinte du cancer. Elle est décédée quelques mois plus tard. Durant ces mois où Lise sentait sa mère s’éloigner d’elle, elle imaginait sans cesse le maillot rouge qui flottait de plus en plus loin jusqu’à ce que ce petit point coloré disparaisse à l’horizon, perdu dans la mer pour toujours.

Cela semble faire des siècles la prochaine fois que Lise retourne à la plage. Elle est adulte maintenant avec sa propre famille, ses propres enfants ; elle n’a jamais conquis la mer. Elle revient d’une conférence de travail sur l’autoroute qui suit la côte, hantée tout au long de son séjour par le point rouge disparaissant. Elle sort de sa voiture en espérant illusoirement retrouver sa mère, là où Lise l’a vue contente et tranquille pour une des dernières fois de sa vie. 

Lise s’approche de la cage à poules de laquelle elle avait besoin de sauter pour descendre durant son enfance. Ses bras peuvent maintenant toucher même les plus hautes barres. Peut-être que c’est cela, devenir adulte. Tu deviens grand, les choses deviennent petites, rien n’est aussi imposant et spectaculaire qu’auparavant. 

C’est seulement une pensée fugace parce que son regard part du grimpeur pour se concentrer sur l’océan toujours bleu, toujours immense, toujours inconnu. Elle s’approche de l’eau et cette fois elle ne retire pas son pied lorsqu’une petite vague froide chatouille ses orteils. Vêtue en tenue d’affaires, elle n’est pas préparée pour nager. Elle enlève ses vêtements et les plie soigneusement avant de les laisser à côté sur le sable. Lise est debout, en sous-vêtements, essayant de rassembler son courage pour entrer dans la mer, pendant que la brise fraîche lui donne la chair de poule.

C’est un moment spontané, mais cela semble à Lise que c’est quelque chose qu’elle attend depuis son enfance. Le moment pour finalement surmonter ses peurs, maîtriser son chagrin. Pour découvrir le secret de la mer, de sa mère, paisible dans l’immensité. 

Lise fait quelques pas en avant et plonge ensuite dans l’eau salée. Elle refait surface et tourne sur son dos, son regard concentré sur le ciel pur. Elle flotte, se laissant porter par les vagues qui la bousculent calmement, comme une berceuse, comme les bras bienveillants de sa mère. L’immensité de la mer ne s’est pas atténuée, mais maintenant, Lise en fait partie.


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