Revenir à La Vallée des fleurs

Un trajet aux allures de passage obligé.

Alexandre Gontier | Le Délit

Plus de cinq ans après le succès international d’Homo sapienne, la romancière Niviaq Korneliussen publiait en 2020 Blomsterdalen, dont la traduction française d’Inès Jorgensen est parue chez La Peuplade au début de l’année. Reprenant certains thèmes qui avaient marqué son premier ouvrage tels que l’homosexualité, l’identité de genre et les effets du colonialisme – le Groenland étant un pays constitutif du Danemark – l’écrivaine fait ici le pari de les approfondir par le biais d’un récit linéaire de forme plus classique que le précédent, sans compromettre les formules percutantes qui contribuent à la qualité de sa prose.

« – Et la fois où elle a sauté de la fenêtre chez notre aanna parce qu’elle croyait savoir voler ?, rit-elle.

Oui, elle me l’a raconté, dit-elle, elle m’a raconté comment elle a volé pendant quelques secondes. Moi, je ne serais jamais aussi courageuse » 

Niviaq Korneliussen

S’il se présente d’abord comme le récit d’une jeune inuite qui laisse son Groenland natal pour poursuivre ses études au Danemark, le roman se déroule majoritairement entre les villes de Nuuk et Tasiilaq, où les suicides se succèdent si rapidement que la situation est désormais normalisée dans la population. La narratrice, qui choisit de soutenir sa copine lorsqu’une cousine de 17 ans met fin à ses jours, assiste impuissante à ce spectacle tragique alors que le roman fait entendre une question, d’abord discrète, mais qui résonne avec de plus en plus d’insistance chez la protagoniste à mesure que le récit progresse : si tout le monde fait le choix du suicide, pourquoi pas moi ?

« J’essaie de me persuader que, quand je retournerai et regarderai les montagnes de Tasiilaq une dernière fois, ce ne sera justement pas la dernière fois. Que je reviendrai à la Vallée des Fleurs. Qu’au moins mon corps reviendra »

Niviaq Korneliussen

C’est par des observations furtives, incisives et parfois poignantes que se démarque l’écrivaine dans son traitement de réalités complexes et encore difficiles à comprendre pour quiconque n’ayant pas fait l’expérience d’attitudes colonialistes au quotidien. De la bureaucratie étouffante (« J’avais attendu toute la journée qu’Attavik, le service SOS Suicide, ouvre à 19h. J’ai appelé cinq fois avant qu’ils ne répondent ») aux codes académiques abscons (« Je note tout, sans rien comprendre »), en passant par les commentaires mortifiants des collègues de classe (« Je suis juste surprise que toi tu sois aussi bonne en danois ?»), tout le poids qui pèse sur la narratrice se fait sentir sans qu’il faille le nommer : les situations se passent d’explications et font immédiatement comprendre leurs effets sur les personnages. Par-là, le texte trouve écho dans le contexte colonial canadien, parallèle dont le roman se saisit, non sans illustrer, comme le suggère avec pessimisme la romancière, l’absence d’autres issues pour les personnages que cette voie mortifère trop fréquentée.


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