Derrière la façade d’excellence

Enquête sur la santé mentale des étudiant·e·s de la Faculté de médecine.

Alexandre Gontier | Le Délit

Le 14 janvier dernier, la Faculté de médecine de l’Université McGill annonçait dans un courriel à ses membres le décès d’une de ses étudiant·e·s de quatrième année. Trois jours plus tard, avec l’autorisation de la famille de l’étudiante, un second courriel communiquait que celle-ci s’était enlevé la vie. Cette nouvelle a plongé la communauté médicale de McGill « dans une période de deuil », a déclaré au Délit la Dre Mélanie Mondou, responsable des études de premier cycle en médecine. Sur Facebook, plusieurs associations étudiantes dont l’étudiante avait fait partie ont publié des lettres de condoléances. 

Cet événement funeste vient s’inscrire dans une tendance qui préoccupe depuis bien des années : celle de la prévalence particulièrement élevée de suicides et de détresse psychologique chez les étudiant·e·s en médecine. La défunte, une militante active, avait notamment à cœur la question des conditions de travail des membres de la Faculté. Plusieurs de ses ami·e·s, qui se sont confié·e·s au Délit, souhaiteraient reprendre ses revendications et remettre en lumière les conditions difficiles avec lesquelles doivent composer les étudiant·e·s de ce programme à la réputation redoutable. Le Délit a enquêté.

Les conditions de stages

À McGill, le programme de médecine se divise en deux étapes. Au cours de la première, dite préclinique, les étudiant·e·s suivent des cours théoriques sur les différentes pathologies et sur la pratique de la médecine qui s’échelonnent sur un an et demi. Par la suite, c’est l’externat : les étudiant·e·s vont travailler deux ans en milieu hospitalier en suivant des « rotations », des périodes de deux mois passées dans une seule spécialité à la fois. 

Lors de la préclinique, le rythme de l’apprentissage peut être effréné, selon Jeanne*, une étudiante en première année. En effet, les étudiant·e·s couvrent en un an et demi un cursus que ceux·lles d’autres universités québécoises peuvent prendre jusqu’à trois ans pour compléter. « La relation au temps est complètement malsaine », témoigne-t-elle. Tout son temps est organisé dans l’optique de passer ses cours. Même ses moments de repos sont pris dans l’objectif de pouvoir étudier de manière plus efficace par la suite. « C’est sincèrement un sentiment qui fait physiquement mal. Tu es tellement écœurée que tu le ressens dans ton corps. » 

« Les étudiant·e·s de médecine en externat sont plus de deux fois plus susceptibles d’avoir des idéations suicidaires depuis leur arrivée dans le programme que leurs collègues en phase préclinique. Cette proportion s’élève à 25% des étudiant·e·s en externat »

Sondage de la FMEQ, 2020

Malgré l’intensité académique de ces premières années, pour plusieurs, c’est l’entrée à l’externat qui est l’étape la plus difficile. « On arrive avec notre bagage de cours théoriques, tout excité·e·s d’enfin aller sur le terrain, et on se fait ramasser par le tsunami qu’est l’externat, témoigne Geneviève Peel, étudiante en quatrième année. Moi, je n’avais jamais vu ça venir. » Un récent sondage de la Fédération médicale étudiante du Québec (FMEQ) paru en 2020 a révélé que les étudiant·e·s de médecine en externat sont plus de deux fois plus susceptibles d’avoir des idéations suicidaires depuis leur arrivée dans le programme que leurs collègues en phase préclinique. Cette proportion s’élève à 25% des étudiant·e·s en externat.

La première chose qui frappe les étudiant·e·s est le nombre d’heures exigées par ces stages. La Politique sur la charge de travail (Workload policy) de McGill, le document qui encadre les conditions de travail des externes, fixe le maximum d’heures de travail permis à 16 heures par jour et 72 heures par semaine. Cela inclut les gardes, ces quarts de travail de soirée ou de fin de semaine servant à assurer une permanence du service, mais n’inclut pas les déplacements ou pauses dîner, et c’est aussi sans compter les travaux scolaires toujours exigés des étudiant·e·s en externat. Ces limites sont rarement atteintes, mais cela peut arriver à plusieurs reprises au cours d’une rotation. Élise Girouard-Chantal, une étudiante de quatrième année, affirme faire plusieurs fois par mois des journées de 12 heures de travail et se considère malgré tout chanceuse. « 16 heures par jour plus les gardes, c’est malsain », tranche-t-elle. Même son de cloche chez Élisabeth*, étudiante de troisième année, qui raconte avoir dû faire des quarts de travail de 14 à 16 heures plusieurs fois par mois durant certaines rotations.

En plus d’être surchargé, cet horaire de travail est aussi très imprévisible et est hors du contrôle des étudiant·e·s. « Tu ne sais jamais à quelle heure tu vas finir », témoigne Lexi*, une étudiante de troisième année, qui mentionne que les médecins décident parfois de les retenir en donnant des cours ou les libèrent tôt dans la journée. Les médecins arrivent aussi parfois plusieurs heures après le début du quart des externes. Il est déjà arrivé à Frédérique*, une étudiante de troisième année, de se déplacer et d’arriver à l’hôpital pour apprendre que le médecin avait annulé ses cliniques sans l’avertir. « Notre temps n’est pas apprécié et respecté », affirme–t‑elle. Lexi considère de son côté que les médecins sont généralement compréhensif·ve·s et font attention à ne pas briser le moral des externes, bien que cela varie entre les rotations et entre les médecins – un avis que partage Élisabeth.

« Le but, c’est de détourner l’objectif d’apprentissage des externes pour faire d’eux une main-d’œuvre gratuite »

Samuel, étudiant en quatrième année

Plusieurs affirment que ces longues périodes de travail ne sont pas utilisées de la meilleure manière du point de vue de l’apprentissage. Les étudiant·e·s se voient attribuer diverses tâches administratives pour soutenir les médecins, comme prendre des notes ou aller chercher des objets. « On se sent comme des secrétaires », témoigne Frédérique. À l’inverse, il arrive que les étudiant·e·s mènent les consultations seul·e·s alors que leurs superviseur·e·s travaillent dans leur bureau, explique-t-elle. Ceux·lles-ci sont alors payé·e·s pour la consultation en plus d’obtenir un bonus d’enseignement. Plutôt que de se soucier de leur apprentissage, certain·e·s médecins semblent ainsi considérer les externes uniquement comme des employé·e·s supplémentaires, qui devraient être capables de travailler avec peu ou pas d’explications. Plusieurs étudiant·e·s ont en effet l’impression de ne pas avoir droit à l’erreur. « Dès que tu arrives dans un milieu, c’est attendu de toi qu’après les premières 30 minutes où on t’explique où sont les choses, tu fonctionnes normalement, explique Geneviève. Je suis encore à l’école ! Je ne suis pas encore médecin, je suis ici pour apprendre. » 

Pour Samuel, cela ne fait pas de doute : les externes sont utilisé·e·s pour pallier au problème du manque de main-d’œuvre dans le système de santé. « Le but, explique-t-il, c’est de détourner l’objectif d’apprentissage des externes pour faire d’eux une main-d’œuvre gratuite ». Frédérique abonde dans le même sens : dans certains stages, selon elle, les étudiant·e·s « payent pour faire des semaines de 60 heures ». Malgré cela, plusieurs se sentent forcé·e·s de faire davantage que ce qui leur est demandé. Après l’obtention de leur diplôme universitaire, les étudiant·e·s doivent appliquer pour la résidence, un processus extrêmement compétitif. La majorité de leurs notes durant la deuxième moitié de leur diplôme proviennent des évaluations par leurs superviseur·e·s de stage. « On est évalué·e·s littéralement chaque minute de nos deux ans d’externat », témoigne Élise. Selon elle, cela mène non seulement à un climat compétitif toxique, mais également à une culture de la performance où les étudiant·e·s n’osent pas faire part de leur épuisement par crainte de recevoir une mauvaise évaluation. « Il y a une culture du don de soi, explique Samuel, qui est vraiment incompatible avec le fait de mentionner ses limites. » Geneviève, quant à elle, raconte que l’un de ses amis a été surpris par une évaluation très négative après un stage qui semblait s’être bien passé. Il y était inscrit que son ami « manquait fortement de motivation et d’initiative ». Le superviseur a justifié son évaluation en disant que l’étudiant ne s’était pas porté volontaire pour faire des gardes les fins de semaines, hors de ses horaires de stage. Pourtant, personne ne lui avait indiqué que cela était attendu de lui. « Pour certains superviseurs, c’est ça la motivation : c’est d’indiquer que tu n’as pas de limites, et que des congés, t’en a pas besoin », conclut Geneviève.

Malgré ces hautes attentes, les externes ne sont pas toujours traité·e·s avec respect. « Souvent, je suis l’étudiante en médecine de service, raconte Frédérique. On n’apprend même pas mon nom. » Plusieurs employé·e·s feraient preuve d’insensibilité envers les étudiant·e·s : certain·e·s médecins leur crieraient après, les insulteraient, ou feraient des remarques sexistes sans que qui que ce soit ne se porte à la défense des étudiant·e·s, raconte-t-elle. Des résident·e·s lui ont aussi déjà dit qu’elle ne devrait pas parler en leur présence, car elle ne « connaît pas les affaires ».

Une logistique qui manque de flexibilité

Alors que la charge de travail des étudiant·e·s en médecine est considérable, ceux·lles-ci peine à planifier leurs moments de repos. Beaucoup dénoncent les barrières logistiques lorsque vient le temps de faire des demandes de congés ou d’absences motivées. Les modalités d’absence de la Faculté de médecine, prévues dans la Politique des études médicales de premier cycle sur les absences et congés, sont pour le moins complexes. Toutes les requêtes doivent être justifiées à l’aide de la documentation pertinente, sauf les congés pour raisons personnelles (personal days). Ceux-ci doivent toutefois être demandés au moins 42 jours à l’avance et ne sont pas accordés s’ils tombent le jour d’une activité obligatoire évaluée.

Tous·tes les étudiant·e·s interrogé·e·s par Le Délit dénoncent le manque de flexibilité et la sévérité de la politique d’absentéisme. Frédérique raconte avoir dû prouver qu’elle avait des rendez-vous médicaux à plusieurs reprises cette année. « On nous fait confiance comme on ferait confiance à des enfants », dit-elle. L’étudiante de troisième année a récemment vu sa demande de congé personnel pour deux jours de juin 2022 refusée, en raison d’une conférence obligatoire qui se tiendra à ce moment-là. Une autre demande de congé, qu’elle avait faite 40 jours à l’avance pour pouvoir assister au mariage de son ami dont la date avait été déplacée, a aussi été refusée. Pour Allison*, étudiante de troisième année, l’exigence de préavis de 42 jours pour les demandes de congés personnels est tout simplement incompatible avec le discours sur la santé mentale de la Faculté. « Cette politique est incroyablement rigide et ne laisse aucune place aux problèmes de santé mentale.» De l’autre côté, souligne Jeanne, la Faculté peut annuler une activité le jour même de son déroulement si le médecin responsable n’est pas disponible. L’étudiante reconnaît que les patient·e·s de ce·tte médecin sont prioritaires, mais elle considère que la Faculté devrait s’assurer que ses professeur·e·s soient en mesure de s’acquitter de leurs obligations envers les étudiant·e·s.

« Une autre demande de congé, qu’elle avait faite 40 jours à l’avance pour pouvoir assister au mariage de son ami dont la date avait été déplacée, a aussi été refusée »

Pour Élise, ces politiques inflexibles inculquent aux étudiant·e·s qu’il·elle·s n’ont pas droit à l’erreur, une mentalité qui serait toujours très présente dans le monde médical. « Si tu veux un congé maladie, mais que tu soumets la demande une minute en retard, c’est automatiquement un red flag de professionnalisme, et tu dois rencontrer un officier disciplinaire pour expliquer ta faute ». Allison raconte que la Faculté envoie souvent des courriels au ton très dur décrivant les conséquences graves liées à des absences non approuvées ou des devoirs incomplets, sans chercher à comprendre ce qui entraîne ces manquements. « Mes collègues et moi avons souvent reçu des courriels indiquant que nous allions échouer un cours ou recevoir un red flag. C’est souvent dû à un malentendu, et ça demande beaucoup d’efforts inutiles de notre part pour rectifier la situation.» Selon Élise, toutes ces réprimandes font que les étudiant·e·s ne se sentent pas soutenu·e·s par la Faculté, mais plutôt « guetté·e·s, pour le moment où on fait un faux pas ». 

Qui soigne nos futur·e·s médecins ?

Selon le classement Maclean’s de 2022, qui compare les universités canadiennes dotées de facultés de médecine, McGill se trouve au 13e rang sur 15 en ce qui a trait aux services aux étudiant·e·s (à égalité avec l’Université de Montréal), alors qu’elle se classe au premier rang du classement général. Depuis 2011, la Faculté de médecine et des sciences de la santé de McGill dispose pourtant d’un bureau de soutien aux étudiant·e·s connu sous le nom de Bureau SOURCES (Soutien et ressources-conseils aux études en santé). Le Bureau offre divers services comme des ateliers de bien-être et des consultations avec des professionnel·le·s de la santé mentale. Les étudiant·e·s contacté·e·s par Le Délit s’entendent tous·tes pour dire que les employé·e·s du Bureau SOURCES font un excellent travail. Frédérique raconte qu’elle a pu prendre un rendez-vous très rapidement dans une plage horaire réservée aux urgences une semaine où elle n’allait vraiment pas bien. La thérapeute lui a cependant indiqué qu’elle ne pouvait la voir que cinq à dix fois par année et que le prochain rendez-vous disponible était un mois et demi plus tard. Selon l’étudiante, le nombre de rendez-vous et les disponibilités sont insuffisants pour traiter un problème de santé mentale. Lexi, quant à elle, a pensé prendre un rendez-vous avec le Bureau SOURCES pour un problème personnel, mais le délai pour obtenir une consultation était de plus d’un mois. Elle a laissé tomber, doutant que le problème la préoccuperait encore au moment du rendez-vous. Elle n’a pas osé prendre un rendez-vous d’urgence, confiant ne jamais s’être sentie « comme si c’était [elle], l’urgence ». 

Pour plusieurs, ces longs délais s’expliquent entre autres par le manque de ressources allouées au Bureau SOURCES. En effet, une seule psychothérapeute est attitrée aux quatre cohortes d’étudiant·e·s de premier cycle en médecine évoluant sur le campus du centre-ville, qui représentent un corps étudiant de plus de 700 individus. De son côté, Jeanne raconte qu’elle a pu obtenir une consultation rapidement avec la conseillère en bien-être du Campus de l’Outaouais, Melina Kanaan, dorénavant disponible pour les étudiant·e·s du campus de Montréal, une information qu’elle juge méconnue.

« Je peux parler aussi longtemps que je veux du rythme de vie malsain en médecine [à un·e thérapeute], mais ça n’aura pas pour effet de changer ce rythme de vie »

Jeanne, étudiante en première année

Malgré la qualité des consultations offertes par le Bureau SOURCES, des étudiant·e·s sont d’avis qu’il s’agit d’une solution partielle. « C’est un pansement, explique Élise, une béquille pour un problème systémique qui est dans la culture du monde médical, ancré dans nos conditions de travail. » La rapidité avec laquelle les étudiant·e·s en préclinique doivent compléter leur cours doit aussi être remise en question, selon Jeanne. « Je peux parler aussi longtemps que je veux du rythme de vie malsain en médecine [à un·e thérapeute], mais ça n’aura pas pour effet de changer ce rythme de vie », explique-t-elle. Frédérique souligne par ailleurs que le Bureau SOURCES n’a pas le pouvoir d’accorder des pauses aux étudiant·e·s, sans que cela les menacent de couler leurs rotations. Le bureau manque aussi de pouvoir pour donner des accommodements. Lorsqu’Élisabeth, qui vit avec une maladie chronique, a commencé son externat, les accommodements qu’elle avait en préclinique n’ont pas pu être renouvelés, malgré un mot de son médecin.

En entrevue avec Le Délit, la Dre Mélanie Mondou a déclaré que le Bureau SOURCES a comme objectif de prendre en charge les étudiant·e·s à court et à moyen terme pour les enjeux de santé mentale. Dans les cas où un suivi à long terme est nécessaire, la Dre Mondou conseille plutôt de faire appel au système de santé hors McGill. La directrice de programme a aussi affirmé que les membres de la Faculté sont « très soucieux·euses du bien-être » des étudiant·e·s en raison des liens tissés au cours du programme. 

Plusieurs initiatives ont été organisées, tant par la Faculté que par l’Association des Étudiant(e)s en Médecine (Medical Students Society, MSS) pour soutenir la santé mentale des étudiant·e·s. Mais ces initiatives sont insuffisantes ou inadéquates, selon les personnes interrogées. Jeanne raconte qu’à chaque bloc du préclinique, un après-midi bien-être est organisé avec diverses conférences. « La dernière chose que j’ai envie de faire pour ma santé mentale, raconte-t-elle, c’est de m’asseoir devant mon écran un après-midi complet. Ce que je veux, c’est avoir du temps libre. » Lexi qualifie le curriculum bien-être du programme, qui contient des cours de nutrition et de méditation, de « bien-être imposé ». « En préclinique, c’était une pause de cerveau. Maintenant, [les formations] se font sentir très forcées. » L’ancien vice-président Bien-être de MSS, Charles Lepage, a apporté quelques modifications à ces cours durant son mandat. La même année, le MSS a créé le Réseau de soutien des pairs. Cette initiative visait à offrir une oreille attentive de la part de quelques étudiant·e·s formé·e·s en écoute active et en prévention du suicide.

Les diverses associations étudiantes militent aussi depuis un certain temps pour l’amélioration des conditions des étudiant·e·s en médecine. En 2011, la FMEQ, qui représente les quatre facultés de médecine de la province, a publié une Charte de bien-être des externes, visant à encadrer leurs conditions de travail. Celle-ci recommande notamment de limiter le temps de travail quotidien des externes à dix heures ; la moitié des facultés ne respectent toujours pas cette demande.

« C’est difficile de faire un front commun efficace, raconte Samuel, à cause de la variabilité des conditions de travail. » Selon Élise et lui, deux ancien·e·s membres de la FMEQ, les campus québécois se sont en quelque sorte divisés les torts. Par exemple, les étudiant·e·s de McGill bénéficient de « journées personnelles », contrairement à Sherbrooke et Laval, mais ont « incontestablement les pires limites d’heures » pour les externats. « Ça leur permet de toujours avoir un levier contre les critiques, explique Samuel, en disant : “Oui mais vous, vous avez le droit à ça, est-ce que vous comprenez votre chance?”».

À deux doigts du burnout

Les conditions de travail exigeantes ainsi que les hautes attentes académiques semblent affecter la santé mentale des étudiant·e·s. Le sondage de la FMEQ, réalisé auprès de 497 étudiant·e·s de premier cycle en médecine (dont 70% en préclinique) révélait que 20% d’entre eux·lles considéraient que leur santé mentale s’était dégradée depuis le début de leurs études en médecine. 21% d’entre eux·lles qualifiaient plutôt leur santé mentale de passable. Une majorité des étudiant·e·s (58%) a toutefois révélé avoir une bonne santé mentale. 

Frédérique révèle qu’elle est médicamentée contre l’anxiété depuis son entrée en préclinique, il y a trois ans. Toujours selon le sondage de la FMEQ, 17% de ses collègues québécois·es seraient également aux prises avec des troubles anxieux. « Souvent, je me demande ce que je fais là, ça ne me tente pas d’être là – surtout que c’est long, la médecine. Ça représente beaucoup d’années sans salaire à me faire traiter comme une moins que rien », raconte l’étudiante. Elle a cependant développé des mécanismes de protection : elle a renoncé à atteindre la perfection et souligne aussi l’importance du soutien de ses proches, sans lequel elle aurait probablement abandonné. « Je n’aime pas vivre en ce moment, confie Jeanne de son côté. Ce n’est pas normal que tout le monde soit à bout, qu’il y ait un haut taux de suicide dans le programme. » 

« On peine à supporter nos amis quand ça ne va pas, parce qu’on est trop occupés nous-même à garder la tête au-dessus de l’eau »

Élise, étudiante en quatrième année

L’annonce du décès d’une étudiante a ramené le sujet de la santé mentale dans les discussions de certain·e·s étudiant·e·s, brisant quelque peu les façades d’excellence et de contrôle. « Les dernières semaines, on a réalisé en se parlant les uns avec les autres – malheureusement à cause de ce qui s’est passé – qu’on est vraiment tous·tes à deux doigts du burn out », raconte Geneviève, qui était proche de l’étudiante décédée. « On peine à supporter nos ami·e·s quand ça ne va pas, raconte Élise, parce qu’on est trop occupés nous-même à garder la tête au-dessus de l’eau. »

Pourtant, de nombreuses pistes de solution existent, selon les étudiant·e·s interrogé·e·s par Le Délit. Il·elle·s ont entre autres proposé de donner plus de ressources et de pouvoirs au Bureau SOURCES ; assouplir les processus bureaucratiques autour des demandes de congés et faire davantage confiance aux étudiant·e·s. Certain·e·s aimeraient également avoir la possibilité de compléter l’étape préclinique en plus d’un an et demi si désiré. Cela est par exemple possible à l’Université Laval, où les étudiant·e·s peuvent faire leurs cours théoriques avant l’externat en deux ans, deux ans et demi ou trois ans. Un étudiant de l’Université Laval contacté par Le Délit raconte avoir choisi de compléter ses cours précliniques en deux ans et demi, ce qui lui a permis de prendre une session de congé pour partir voyager avant de commencer l’externat. 

« Les conditions dans le programme de médecine ne découragent pas la majorité des étudiant·e·s de poursuivre cette vocation : selon le sondage de la FMEQ, 92% des étudiant·e·s choisiraient encore de devenir médecin s’il·elle·s pouvaient revenir en arrière »

Mais plusieurs de ces changements, notamment ceux concernant les conditions de stage, impliquent un changement de culture plus profond. « Chez certain·e·s médecins, il y a une culture de “Moi j’ai mordu la poussière, j’ai travaillé 100 heures par semaine quand j’étais en résidence, c’est à ton tour”», affirme Geneviève. Les conditions difficiles de l’externat seraient donc vues par certain·e·s comme un rite de passage. Il y aussi, selon elle, une certaine complaisance de la part du personnel médical. « Le système d’éducation médical fonctionne en ce moment : il produit des médecins. Selon nous, on ne devient pas les meilleur·e·s médecins qu’on pourrait être, parce qu’on sort de l’école complètement brûlé·e·s, mais [le système] fonctionne. » Lors d’une conférence donnée par des médecins, réunissant toute sa cohorte pour parler entre autres de bien-être, Frédérique raconte que l’un des médecins a partagé sa pire expérience en tant qu’étudiant – lorsqu’un médecin lui a dit qu’il n’avait pas sa place en médecine et qu’il allait devenir un mauvais médecin – avant d’affirmer avoir un collègue ayant des discours similaires. « Je lui ai demandé pourquoi il ne dénonçait pas ces comportements. Ça a créé un froid, et ils ont mis fin à la conférence plus tôt que prévu », raconte-t-elle. Lors d’un autre événement virtuel, Jeanne raconte qu’un médecin a présenté ses condoléances par rapport au récent suicide, partageant qu’il y a en avait eu deux dans sa propre cohorte d’étude. « Combien de suicides, demande Frédérique, va-t-il falloir pour que les choses changent ? »

Ultimement, les conditions dans le programme de médecine ne découragent pas la majorité des étudiant·e·s de poursuivre cette vocation : selon le sondage de la FMEQ, 92% des étudiant·e·s choisiraient encore de devenir médecin s’il·elle·s pouvaient revenir en arrière. « On est tous des étudiant·e·s motivé·e·s qui veulent fondamentalement, profondément devenir médecin, insiste Élise, mais on veut qu’il y ait un changement qui s’instaure dans la culture. » Geneviève ajoute qu’il·elle·s veulent surtout être de bon·ne·s médecins. « On veut que les soins donnés à nos patient·e·s soient optimaux. Mais on n’est pas à notre meilleur quand on est brûlé·e·s comme ça. Personne n’est à son meilleur quand on est à deux doigts de l’écroulement total. »

Si vous avez besoin de soutien, si vous avez des idées suicidaires ou si vous êtes inquiet·ète pour un·e de vos proches, appelez le 1 866-APPELLE (1 866 277‑3553) pour parler à un·e intervenant·e en prévention du suicide. D’autres ressources sont aussi disponibles pour les étudiant·e·s de l’Université McGill : 

Bureau SOURCES : https://​www​.mcgill​.ca/​t​h​e​w​e​l​l​o​f​f​i​c​e​/fr

Peer-support center : https://​psc​.ssmu​.ca/​a​b​o​u​t​-​us/

Keep​.me SAFE : https://​ssmu​.ca/​b​l​o​g​/​2​0​2​0​/​0​3​/​m​e​n​t​a​l​-​h​e​a​l​t​h​-​r​e​s​o​u​r​c​e​-​a​v​a​i​l​a​b​l​e​-​k​e​e​p​-​m​e​s​a​fe/

*Nom fictif

Une version antérieure de cet article affirmait que le type de services offert par le Bureau SOURCES était unique dans la province. Or, certaines ressources similaires sont offertes ailleurs au Québec, par exemple par la Direction des affaires étudiantes de la Faculté de médecine de l’Université Laval. Il était aussi affirmé que le maximum d’heures de travail fixé à 16 heures par jour par la Politique sur la charge de travail n’incluait pas les gardes. Après vérification, les gardes sont incluses dans le calcul des heures de travail permises par la Politique.


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