Le Québec vaut bien une messe

Magali Thouvenin | Le Délit

Avec son variant Omicron, la COVID-19 a montré que, malgré un des plus hauts taux de vaccination au monde et presque deux ans d’expérience, le Québec n’est pas à l’abri d’une résurgence de cas. Depuis la mi-décembre, nous subissons la vague la plus importante d’infections depuis l’arrivée du virus. Les McGillois·es doivent retourner en confinement avec les effets que l’on connaît : hausse du taux de dépression et de suicide chez les jeunes, baisse de la performance scolaire et perte de revenu.

On peut qualifier la COVID-19 de catastrophe naturelle. Elle n’est ni une crise financière ni un conflit armé, et, aux dernières nouvelles, elle n’est pas une création humaine. Toutefois, nous ne sommes pas entièrement démuni·e·s face à elle. Nous disposons d’outils comme la distanciation sociale, les masques et le vaccin pour limiter la transmission et les effets du virus. Même lorsque nous perdons le contrôle, nous pouvons toujours utiliser le pénible mais nécessaire confinement. Comment avons-nous laissé la situation déraper ?

Le variant Omicron a été découvert le 24 novembre dernier, en Afrique du Sud. En seulement quelques jours, les autorités ont pris conscience des risques qu’il pose : plus infectieuse, la nouvelle souche a acquis une résistance au vaccin. Omicron se propage à une vitesse fulgurante en sol sud-africain mais semble moins sévère. Il est détecté pour la première fois au Canada le 28 novembre et au Québec le lendemain. À la télévision, le trio vedette de Québec annonce jour après jour la tendance inquiétante que prennent les infections en enfilant les conférences de presse. Malgré les craintes des épidémiologistes, le gouvernement autorise les rassemblements de 10 personnes à l’occasion de Noël. Drôle de décision, de la part d’un gouvernement qui se proclame laïque.

Certes, Noël est aujourd’hui davantage qu’une célébration religieuse. C’est une occasion de voir nos proches et de leur témoigner notre affection. Le gouvernement a d’abord et avant tout souhaité protéger la fête en raison de son aspect culturel, et non religieux. Et si la veille du jour de l’An n’a pourtant pas bénéficié du même traitement c’est parce que la situation était alors devenue intenable. Pas question de blâmer le gouvernement pour avoir pris la situation en main à ce moment. Mais pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?

« François Legault a donc accepté, en toute connaissance de cause, de se retrouver dans un tel pétrin en permettant les réunions de Noël. Il a accepté que les hôpitaux se remplissent, il a accepté que les familles se transmettent le virus, et il a accepté que les établissements d’éducation postsecondaires retournent en confinement »

Les courbes d’infection d’autres pays touchés par le variant indiquaient noir sur blanc que les nombres d’infections et d’hospitalisations exploseraient. François Legault a donc accepté, en toute connaissance de cause, de se retrouver dans un tel pétrin en permettant les réunions de Noël. Il a accepté que les hôpitaux se remplissent, il a accepté que les familles se transmettent le virus, et il a accepté que les établissements d’éducation postsecondaires retournent en confinement. Et maintenant, il explique que la COVID-19 le force à rétablir le couvre-feu, une mesure aussi controversée qu’inefficace. Le public est-il censé le croire ?

La gouvernance à l’heure de la COVID-19 ne doit pas être facile. Chaque jour, les ministres doivent prendre des décisions qui, d’une manière ou d’une autre, causeront la mort de nombreuses personnes. De plus, les données sont la plupart du temps incomplètes et ne sont jamais vraiment transparentes, entraînant souvent une imprévisibilité des conséquences découlant de ces décisions parfois plus politiques que scientifiques. Difficile à dire, donc, si le maintien des rassemblements des fêtes était le bon choix, considérant le faible taux de mortalité actuel. Avec une population majoritairement vaccinée, peut-être le risque posé par le virus était-il moins important que celui posé par la solitude. Il demeure que les actions du gouvernement sont en contradiction avec le principe de laïcité qui lui est si cher. Si Omicron était arrivé à un autre moment de l’année, on peut raisonnablement croire que la réponse aurait été plus rapide et sévère. Noël a bénéficié d’une exemption religieuse. En permettant la tenue de rassemblements, le gouvernement a offert à Omicron le plus beau des cadeaux. Pour François Legault, le Québec vaut bien une messe, aussi meurtrière soit-elle.

On demande au personnel de la santé (dans certaines circonstances particulières) de se présenter au travail malgré un test positif à la COVID-19 en invoquant un manque de main-d’œuvre. En parallèle, les écoles primaires et secondaires, qui cherchent désespérément des enseignant·e·s, doivent se passer de celles et ceux qui portent un signe de leur religion. Que transmettent ces objets pour qu’on les juge plus dangereux que le coronavirus lui-même ? Il est évident que, comme pour les rassemblements de Noël, les critères de laïcité établis par le gouvernement sont fondamentalement définis par ce qui est acceptable aux yeux des catholiques.

« En permettant la tenue de rassemblements, le gouvernement a offert à Omicron le plus beau des cadeaux. Pour François Legault, le Québec vaut bien une messe, aussi meurtrière soit-elle »

Les fonctionnaires et les élu·e·s ne croient pas nécessairement en Dieu ou en la résurrection du Christ, mais leurs priorités sont établies selon le système culturel québécois, historiquement défini par le catholicisme. Ce n’est donc pas un catholicisme individuel, mais plutôt un catholicisme qui s’inscrit dans le système par le biais de forces historiques. Un catholicisme systémique, en quelque sorte. Malheureusement, on connaît les difficultés de ce gouvernement à reconnaître les forces systémiques qui l’animent.


Dans la même édition