Un invité de la Cour suprême interrompu par des accusations de suprématie blanche

La visite de l’honorable Mahmud Jamal à l’Université McGill a été perturbée par les allégations de #BlackAtMcGill contre la Faculté de droit et son doyen. 

Alexandre Gontier | Le Délit

L’honorable Mahmud Jamal, nommé le 1er juillet dernier au banc de la Cour suprême du Canada, a visité l’Université McGill le 22 octobre dernier afin de s’adresser aux étudiant·e·s de la Faculté de droit. L’événement, qui a pris la forme d’une séance de questions et réponses modérée par le doyen Robert Leckey, a eu lieu dans l’amphithéâtre Charles F. Martin du bâtiment McIntyre afin d’accueillir davantage d’étudiant·e·s en personne que dans la salle du tribunal-école du Nouveau Pavillon Chancellor Day de la Faculté de droit. Celles et ceux qui n’ont pu obtenir une place ont pu suivre la conférence via Zoom. 

Une nomination historique

Le juge Jamal est la première personne racisée à être nommée au plus haut tribunal du pays. Diplômé de la Faculté de droit de l’Université McGill, il a d’abord siégé à la Cour d’appel de l’Ontario à partir de 2019 avant d’accéder à la Cour suprême cette année. Sa nomination représente « un moment de fierté pour tout le monde, mais surtout pour les personnes de couleur » a affirmé au Délit la présidente de l’Association des étudiant·e·s en droit de McGill Asiyah Siddique, qui a participé à l’organisation de la conférence. 

En réponse à une question sur la signification de sa nomination, le juge Jamal a souligné que c’était pour lui à la fois un grand privilège et une grande responsabilité. « Je n’ai pas cherché à être un modèle pour qui que ce soit ; mais dans ce rôle, on l’est, qu’on le veuille ou non », a‑t-il dit. Ce seraient des témoignages de diverses personnes, lui ayant partagé l’importance que revêtait sa nomination pour elles, qui lui auraient fait pleinement saisir la signification d’être la première personne racisée au plus haut tribunal du Canada.

Une interruption signée #BlackAtMcGill

La visite du juge Jamal coïncidait avec le lancement de la campagne #BlackAtMcGill. La représentante de la campagne, Fanta Ly, a expliqué au Délit que #BlackAtMcGill est un « collectif d’étudiants noirs qui visent à éveiller et informer la communauté mcgilloise et la communauté juridique sur l’expérience noire à McGill ». L’étudiante en droit, qui distribuait pamphlets et macarons avant la conférence du juge Jamal, avait invité au préalable les étudiant·e·s présent·e·s à l’événement à se vêtir de noir pour afficher leur solidarité. 

« Le doyen Leckey […] a toujours prêché le droit et la diversité, mais que nous a‑t-il montré ? Le droit et la suprématie blanche »

Fanta Ly

Une trentaine de minutes après le début de la conférence, la parole a été accordée à Fanta Ly, qui levait la main comme les autres étudiant·e·s souhaitant poser une question au juge Jamal. La représentante de #BlackAtMcGill s’est alors levée et a entamé un discours de plusieurs minutes annonçant le lancement de sa campagne contre le racisme anti-noir à McGill et critiquant acerbement le bilan du doyen Leckey en la matière à la Faculté de droit. « Le doyen Leckey […] a toujours prêché le droit et la diversité, mais que nous a‑t-il montré ? Le droit et la suprématie blanche », a lancé Fanta Ly, qui a marché de sa place dans l’auditoire jusqu’en avant de la salle, se positionnant derrière la table où étaient assis le juge Jamal et le doyen de la Faculté de droit pour la majorité de son allocution. Exigeant imputabilité et changement, elle a affirmé qu’elle et d’autres étudiant·e·s noir·e·s de la Faculté en avaient assez de l’indifférence et du dénigrement dont auraient fait preuve le doyen Leckey et les administrateur·rice·s de McGill à leur égard. 

Dans son discours, Fanta Ly a accusé le doyen Leckey d’avoir ignoré des courriels d’étudiant·e·s noir·e·s lui faisant part de leurs intentions suicidaires en raison du climat de racisme anti-noir à la Faculté de droit. Le Délit n’a pas pu vérifier la véracité de ces allégations spécifiques. Toutefois, Le Délit a obtenu des courriels envoyés par un·e étudiant·e noir·e au vice-principal (études) Christopher Manfredi, au doyen Robert Leckey et à la vice-principale adjointe (équité et politiques académiques) Angela Campbell, datés du 26 et 27 septembre derniers. Ces courriels partageaient des articles sur l’expérience d’étudiant·e·s noir·e·s et les impacts du racisme sur leur santé mentale, invitant les destinataires à lire ces textes et à réfléchir à « l’impact de leur violence, de leur confort blanc et de leur performativité ». 

Exemplaire des pamphlets distribués par Fanta Ly avant la conférence du juge Jamal.
#BlackAtMcGill Exemplaire des pamphlets distribués par Fanta Ly avant la conférence du juge Jamal.

Pour Fanta Ly, le coup d’éclat de vendredi se voulait une façon d’ « assurer que le message passe », après avoir « tenté le dialogue et l’échange, […] la voie que nous primons » a‑t-elle affirmé en réponse aux questions du Délit. La représentante de #BlackAtMcGill voulait rejoindre le plus de personnes possible afin de faire part des « expériences dénigrantes » qu’elle et d’autres étudiant·e·s noir·e·s auraient vécu à McGill et exiger un « dialogue et des mesures concrètes », soulignant au Délit que « la Faculté de droit de McGill […] a l’obligation d’assurer un espace digne pour tous ». Elle a répondu avoir choisi de lancer sa campagne le jour de la conférence du juge Jamal en raison d’un lien qu’elle explique entre sa nomination à la Cour suprême et le comportement de McGill. « McGill est une institution raciste résistante au changement […] qui excelle en matière de performativité. L’illusion de progrès est à mon avis beaucoup plus grave et consternante que l’absence de progrès. Sur ce, la nomination du juge Jamal est incontestablement historique, mais demeure le parfait exemple de l’instrumentalisation du discours sur la diversité », a‑t-elle affirmé au Délit, ajoutant que la non-représentativité de la profession juridique se devrait d’être abordée en lien avec la discrimination écrasante au sein des facultés de droit.

Interrogée par Le Délit, la présidente de l’Association des étudiant·e·s en droit Asiyah Siddique n’était pas prête à commenter l’interruption de #BlackAtMcGill. Pressé pour des commentaires par Le Délit, le doyen Leckey s’est borné à souligner la fierté de la Faculté de droit par rapport à la nomination du juge Jamal et n’a pas abordé le discours de Fanta Ly. 

Une reprise rapide

Malgré l’interruption de quelques minutes, l’événement a repris sans anicroche après que Fanta Ly ait regagné son siège sous des applaudissements dispersés. Le doyen Leckey a rapidement accordé la parole au prochain étudiant à la main levée, permettant aux questions adressées à l’honorable Mahmud Jamal de fuser de nouveau. 

Plusieurs étudiant·e·s ont interrogé le juge Jamal sur la pression et le stress qui ont accompagné son cheminement au sein de la communauté juridique, de ses études à la Faculté de droit de McGill à sa nomination au banc de la Cour d’appel de l’Ontario en passant par ses années de pratique privée dans un grand cabinet d’avocat·e·s canadien. Il est important, selon le juge Jamal, de consciemment adopter un plan défini pour prendre soin de soi, en faisant par exemple de l’exercice. Lors de sa première année en droit, il se rendait quotidiennement à la piscine afin de suivre des cours de natation, une « purification métaphorique » pour gérer son stress. Quant aux défis posés par la conciliation travail-famille, ce père de deux enfants a reconnu qu’avoir une conjointe qui le soutient dans ses visées professionnelles et des enfants compréhensifs était d’une immense aide. Il a essayé d’être présent autant que possible durant la jeunesse de ses enfants, en entraînant leurs équipes de soccer ou en se levant très tôt et en travaillant avant leur éveil afin de passer plus de temps avec eux. 

« Je n’ai pas cherché à être un modèle pour qui que ce soit ; mais dans ce rôle, on l’est, qu’on le veuille ou non »

L’honorable Mahmud Jamal

Questionné sur les enjeux d’accès à la justice pour les gens ordinaires, le juge Jamal a affirmé que d’expliquer le droit ainsi que les avantages et problèmes de notre système de justice au public – au moyen d’entrevues, de publications ou de dissertations dans les médias – serait un rôle partagé par tous·tes les juristes, un devoir moral davantage que déontologique. En tant que juge, l’une des façons dont il compte contribuer à l’accès à la justice est en écrivant des jugements clairs, courts et intelligibles, a‑t-il répondu à l’auditoire.

Vers la fin de la conférence, l’une des réponses du juge Jamal a semblé faire écho à certains des propos de Fanta Ly. Une étudiante l’a interrogé à savoir quels éléments de la profession juridique méritent d’être changés, plutôt que ce soient les juristes qui se construisent une résilience afin de survivre et d’interagir avec ces éléments stressants. Le juge Jamal s’est rappelé à voix haute qu’à l’époque où il était avocat dans un grand cabinet, il était extrêmement difficile pour les étudiant·e·s noir·e·s d’être recruté·e·s et retenu·e·s. Cette situation se serait améliorée avec le temps mais était très sérieuse à l’époque, aux dires du juge Jamal, un exemple de situations qui « peuvent changer et devraient changer ».


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