Carl Schmitt et le politique

Appréhender l’état d’exception.

Alexandre Gontier | Le Délit

Que peut nous enseigner Carl Schmitt sur le 21e siècle ? À bien des égards, nous pourrions croire que des thèses avancées par un natif de l’Allemagne wilhelmienne ne sauraient décrypter les rouages d’une société à l’ère de la mondialisation. Souvent cloisonnés au sein des départements d’études germaniques, les écrits de Schmitt suscitent cependant un regain d’intérêt au tournant des années 2000, comme en témoigne l’important volume de littérature académique qui lui est aujourd’hui consacré. Pour son lecteur aguerri, ce constat n’a rien de bien surprenant. 

Guerre contre le terrorisme, surveillance de masse et banalisation progressive de l’état d’urgence sanitaire. Les enjeux éthiques soulevés par le contexte historique des 20 dernières années semblent conjurer en Schmitt une figure qui, de manière quasi prophétique, illustra les limites et les contradictions de l’État de droit.

Né en 1888 dans une famille catholique de Westphalie, Carl Schmitt fut placé aux premières loges d’une Europe qui allait être appelée à subir les profondes mutations du 20e  siècle. À la suite d’études en droit entreprises à Berlin – où il reçut les enseignements de Max Weber – puis à Strasbourg, le juriste se dirigea vers une carrière académique à l’Université de Bonn. 

Ses critiques adressées au traité de Versailles et à la faiblesse constitutionnelle de la jeune république de Weimar permirent à l’ambitieux professeur de droit de se tailler une place sur la scène intellectuelle allemande. La période qui précéda la Seconde Guerre mondiale lui fût particulièrement prolifique, avec la publication de certains de ses ouvrages majeurs comme La Dictature (1921), Théologie politique (1922) ou La notion de politique (1932).

Au carrefour de la science jurdique et de la philosophie, l’œuvre qu’il nous lègue se démarque par une postérité des plus iconoclastes. Les concepts qui y sont développés ont pu trouver preneur chez un auditoire extrêmement diversifié, qui s’étend de la gauche populiste aux faucons de la diplomatie américaine en passant par les constitutionnalistes proches du Parti communiste chinois.

Au ban de l’Histoire

Pour un théoricien de l’État d’exception qui est à la fois penseur de l’ennemi politique et partisan d’un exécutif fort, la controverse semble relever de la prédestination.

Initialement hostile à l’égard d’Adolf Hitler, Carl Schmitt fait volte-face en 1933 et décide, sous l’invitation de Martin Heidegger, de rejoindre les rangs du parti national-socialiste. Les hauts dignitaires nazis surent tirer profit de son expertise à titre d’éminent professeur de droit constitutionnel. Pour divers commentateurs, sa vision de la souveraineté absolue offre des armes à tous ceux qui aspirent à voir une concentration des pouvoirs en la personne du Führer, qui incarnerait le gardien de la nation. Relégué à l’arrière-plan de la vie intellectuelle de son pays par les Alliés victorieux, le « Kronjurist (avocat de la couronne, ndlr) du Troisième Reich » devra renoncer à sa chaire d’enseignement pour les années à venir.

S’il est pertinent de lire Carl Schmitt en ce 21e siècle, ce n’est guère pour la droiture d’un personnage au ban de l’Histoire, autant que pour la justesse de certaines de ses analyses. Les questions délicates, voire inconfortables soulevées par ses écrits se doivent d’être étudiées de manière critique afin d’appréhender les enjeux juridico-politiques qui marqueront notre époque des plus incertaines.

Les arcanes de la souveraineté

Les problématiques de la souveraineté qui animent l’œuvre schmittienne s’inscrivent dans un dialogue plus large avec plusieurs grands penseurs de l’Époque moderne. À l’aube d’une conception absolue de la souveraineté s’impose la recherche de ses de origines légitimes. Ce changement de paradigme amène la réflexion philosophique à proposer une analyse phénoménologique du politique en tant que construction humaine dépourvue de ses a priori moraux et religieux.

Face aux mutations politiques des 16e et 17e siècles, certains théoriciens décident de rompre avec la tradition chrétienne et féodale du pouvoir. Les guerres de religions entre catholiques et protestants portent le coup fatal au grand projet d’une Europe unifiée sous une chrétienté homogène. Dans ce contexte, l’affirmation des identités nationales qui découle d’une compétition de plus en plus marquée entre les États naissants pave la voie à une concentration des mécanismes du pouvoir dans les mains d’une figure souveraine.

« L’humain tel que présenté dans Le Prince est un être faible, avare et victime de ses passions »

La bonté naturelle de l’être humain est un ancien postulat qui fera l’objet de critiques assassines dans l’œuvre de certains des auteurs les plus influents – et controversés – de l’époque, comme Nicolas Machiavel, Thomas Hobbes ou Jean Bodin. Pour le premier, fonctionnaire de la République de Florence et singulièrement associé à une conception du pouvoir qui lui est éponyme, l’humain tel que présenté dans Le Prince est un être faible, avare et victime de ses passions. Un bon souverain, précise-t-il, n’hésitera donc pas à recourir à la ruse et à user de stratagèmes pour conserver son domaine. L’impassible pragmatisme de l’auteur florentin renvoie à un adage bien connu : la fin justifie les moyens.

L’objectif de Machiavel fait l’objet de nombreuses interprétations. Œuvre immorale ou coup de génie qui permit à la masse de prendre conscience des mécanismes du pouvoir ? Carl Schmitt en retiendra la nécessité d’un cadre politique et juridique qui permettrait d’éviter la violence passionnelle inhérente à la nature humaine. En ce sens, la conscience du droit permet d’établir une distinction entre l’individu civilisé et le barbare, l’homme et la bête.

Cette vision négative de l’être humain à l’état de nature est également un concept présent chez le philosophe anglais Thomas Hobbes. Œuvre à la fois circonstancielle et intemporelle, le Léviathan (1651) propose une science capable de structurer la moralité et la gouvernance des êtres humains. D’entrée de jeu, son auteur décrit un état de compétition permanent entre les individus, qui cherchent à acquérir des biens, se faire une réputation, ou se protéger des ennemis potentiels. En l’absence d’une autorité supérieure, explique-t-il, cet état de guerre permanente freine le développement d’une société accomplie. Le moyen permettant aux humains de se sortir de cet état de misère est de conférer leur puissance et leur force à une seule voix, ou à une assemblée, qui aurait le pouvoir de ramener la pluralité vers une volonté commune.

En se soumettant à cette entité, une sorte de contrat social serait alors réalisé : le peuple accepte de renoncer à son autodétermination en échange d’une paix assurée par le souverain. Hobbes utilise l’analogie du Léviathan, créature biblique amorphe, pour parler de cet État très puissant qui aurait la capacité d’imposer son propre cadre pacificateur. Une telle construction pourrait ainsi nier la nature hostile et cruelle de l’humain, au profit de tous.

« Les passions qui poussent les humains à la paix sont la peur de la mort, le désir des choses nécessaires à une existence confortable, et l’espoir de les obtenir par leur activité »

Thomas Hobbes, Léviathan, chapitre 13

La référence à Hobbes est un incontournable chez Carl Schmitt. En tant que catholique, l’intérêt pour les écrits du philosophe anglais réside moins dans les analyses théologiques qu’il propose – Hobbes est après tout un critique des dogmes de la Révélation et du miracle – que de sa réponse au problème politique de son temps. Observant le déclin des démocraties libérales au lendemain de la Première Guerre mondiale, le juriste allemand se réfère ainsi au concept du Léviathan pour établir sa propre théorie de la souveraineté, qui porte le nom de « décisionnisme ».

Son livre Théologie politique, publié en 1922, s’ouvre sur une phrase célèbre qui posera les bases de la philosophie politique du décisionnisme : « Est souverain celui qui décide de l’exception. » Cette affirmation doit se comprendre en lien avec la fragilité de la République de Weimar des années 1920, et plus largement avec les situations exceptionnelles qui peuvent affliger la constitution de n’importe quel régime parlementaire. En substance, aucun ordre juridico-politique n’a la capacité de prédire avec certitude les conditions qui mèneront à sa fin. Qu’il s’agisse d’une attaque terroriste, d’une pandémie ou de toute autre situation extraordinaire, il est nécessaire pour un État de savoir réagir en conséquence, dans le but de s’auto-préserver. Or, explique Schmitt, un système fondé sur des normes ne saurait répondre adéquatement à chaque enjeu possible. C’est lors de ces situations ambiguës que l’autorité souveraine se manifeste sous son vrai jour pour protéger la constitution d’un peuple.

Pour le professeur de droit, la présence d’un état d’exception nécessite qu’une figure libérée de contraintes normatives puisse interpréter la constitution en dernière instance afin de poser les actions nécessaires pour rétablir l’ordre antérieur. Puisque les lois sont censées être rédigées selon un état de normalité, il est nécessaire qu’une figure autonome émerge pour les suspendre lorsque la situation menace la survie du système en place. Même s’il peut être possible d’imaginer certaines situations exceptionnelles à l’avance, et de s’y préparer en codifiant une réponse préalable, Schmitt reste dubitatif. Selon lui, toute tentative de prédire une exception est vouée à l’échec. En effet, la situation peut évoluer trop rapidement pour que l’ordre en place puisse s’y adapter. En rejetant la vision normative du droit, Carl Schmitt adopte un point de vue profondément anti-kantien et se placera en opposition aux tenants d’un positivisme juridique niant la notion de souveraineté, comme Hans Kelsen.

Les paradoxes théologico-politiques de l’État de droit

En plus de poser les bases de la philosophie du décisionnisme, son ouvrage de 1922 présente la réalité politique du 20e siècle comme étant une période de sécularisation de certains concepts religieux. Cette vision du monde, que Carl Schmitt développera davantage dans La notion de politique 10 ans plus tard, servira de trame de fond pour sa critique des grands principes du libéralisme. Sans aucun doute, c’est sur cet aspect que l’œuvre du philosophe connaîtra la plus grande postérité.

Pour le principal intéressé, tous les concepts significatifs de l’État moderne reposent sur une construction historique qui s’inspire des écrits bibliques. Dans un monde laïque, voire athée, le Dieu omniprésent, qui constituait par le passé la pierre angulaire de tout fondement moral, se voit remplacé par la figure du juge. Ce cadre d’analyse est proposé par Schmitt pour étudier les rouages des démocraties libérales d’un point de vue sociologique.

Alors que la religion peut se fonder sur la vérité de la Révélation pour adopter une vision du monde manichéenne entre croyants et non-croyants, tout objet politique se base sur une distinction ami/ennemi, qui prend la forme d’une construction triadique de deux individus qui se liguent contre un ennemi commun. Le libéralisme des droits de l’homme et de la liberté individuelle est en ce sens paradoxal, selon Schmitt, puisque sa nature politique mènera forcément l’individu au conflit, lorsque confronté à une idéologie différente.

Afin d’illustrer son propos sur la nature du politique et de la distinction ami/ennemi, l’auteur nous offre des comparaisons avec d’autres constructions métaphysiques : l’esthétique, par exemple, est une opposition du beau contre le laid et l’économie se voit quant à elle comme une distinction entre le rentable et le non rentable. Les relations entre les États doivent donc se comprendre comme un combat entre Léviathans, qui tentent tant bien que mal de contenir leur hostilité à l’égard des autres. Les pays se reconnaissent mutuellement comme puissances souveraines sur un territoire bien défini, tout en se distinguant sur le fond.

« La présence d’un état d’exception nécessite qu’une figure libérée de contraintes normatives puisse interpréter la constitution en dernière instance afin de poser les actions nécessaires pour rétablir l’ordre antérieur »

Qu’une opposition entre deux groupes d’individus soit de nature économique, religieuse ou culturelle, elle vient à se transformer en antagonisme politique lorsqu’assez forte pour provoquer une séparation claire entre amis et ennemis. Par exemple, une classe au sens marxiste du terme cesse d’être une construction purement économique lorsqu’elle décide d’agir politiquement pour lutter contre les détenteurs de capital.

C’est d’ailleurs cette distinction que Schmitt accuse les démocraties libérales de masquer. Prétendant à une portée universelle héritée des Lumières, ces dernières refusent de concevoir le politique comme étant le point culminant de tout antagonisme. Loin de promouvoir une meilleure cohésion entre différents groupes aux intérêts variés, écrit Carl Schmitt, l’appropriation de vertus telles que le progrès, l’humanisme et la défense des libertés mène inévitablement à une polarisation de la sphère publique. Ces postulats moraux permettent de facilement faire passer des intérêts secondaires, qu’ils soient de nature économique ou stratégique, comme étant nécessaires à la préservation du « bien ».

« Prétendant à une portée universelle héritée des Lumières, les démocraties libérales refusent de concevoir le politique comme étant le point culminant de tout antagonisme »

De concert avec sa vision théologique de la politique contemporaine, le juriste pousse cet argument encore plus loin en mettant en garde ses lecteurs contre une nouvelle forme de « guerre sainte » menée par le libéralisme. Dans les siècles derniers, l’omniprésence du Christianisme en Occident permettait aux belligérants de justifier certaines interventions militaires comme étant justes et conformes au dogme chrétien. En l’absence de telles prérogatives, les démocraties libérales doivent employer une nouvelle rhétorique pour donner une aura de légitimité à leurs entreprises guerrières. Aux yeux de Schmitt, un État pourrait notamment accuser un ennemi économique d’entretenir une vision qui s’oppose à celle des droits de l’homme, et ainsi contribuer à sa diabolisation dans l’opinion publique.

Peut-on dire que l’Histoire a donné raison à ce penseur controversé ? Pour son lectorat, qui inclut des philosophes allant de Giorgio Agamben à Slavoj Žižek, la référence à Schmitt semble inévitable en ce début de 21e siècle. En exposant les mécanismes de la souveraineté ainsi que les contradictions inhérentes du libéralisme, ce dernier semble faire état d’un monde qui nous est que trop familier. Interventions économiques en Amérique latine, suspension des droits de l’homme pour les « ennemis » détenus à Guantánamo ou érosion des institutions démocratiques par un état d’urgence sanitaire continuel : serait-ce le moment de dépoussiérer un vieux classique de la philosophie politique ?


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