Anti anti-wokes

Plaidoyer contre l’anti-wokisme.

Alexandre Gontier | Le Délit

Malgré le titre de cette lettre, je ne suis pas « woke ». C’est-à-dire que je ne comprends pas la justice sociale comme une lutte messianique allant éventuellement nous mener à la rédemption sur cette terre. Et si je reconnais volontiers l’ardeur et la rigueur intellectuelles déployées par certains théoriciens postmodernes dans le but de mieux saisir nos sociétés, j’entretiens certaines réserves, de bonne foi et en connaissance de cause, envers leurs théories. Puisqu’en poussant à l’extrême un subjectivisme pour lequel n’a de valeur, en dernière instance, qu’un individu pouvant se déterminer lui-même en toute liberté, elles font souvent le beau jeu d’un patronat qui se plaît bien à nous regarder nous chamailler sur des questions identitaires, sans que ne soient considérées les croissantes inégalités matérielles tangibles et réelles qui traversent nos sociétés. Pour reprendre les mots durs de Falardeau, en partie grâce aux « wokes », les riches continuent à se repaître des pauvres.

Cela étant dit, je me trouve tout de même beaucoup plus d’affinités avec les « wokes » qu’avec les « anti-wokes », ces polémistes conservateurs qui, du reste, auront largement créé dans l’espace médiatique l’hystérie collective autour des « wokes » se rendant jusqu’à notre premier ministre. En ce sens, je suis, à l’image de la vaste majorité des professeurs et des étudiants du corps universitaire, un « anti anti-wokes ». Mais comme c’était le cas des « anti anticommunistes » américains du 20e siècle, qui jugeaient que la folie entourant l’anticommunisme dépassait de loin en dangerosité le communisme américain lui-même, mon usage de la double négation n’implique pas que je sois moi-même « woke » ou « communiste ». Bref, il est tout à fait possible de faire la critique des critiques sans endosser du même coup l’objet de la critique. Il me semble d’ailleurs que nous sommes rendus trop loin dans le 21e siècle pour cautionner des binarités aussi faciles que malhonnêtes (c’est d’ailleurs quelque chose que l’on devrait rappeler plus souvent à nos médias). Alors, qu’ont-ils de si dangereux, ces « anti-wokes » ? Deux choses : d’abord, la forme même de leurs discours, puis les thèses et idées qu’ils avancent, cachées derrière leurs critiques. Pour illustrer ceci, prenons l’exemple de la nouvelle coqueluche des médias français d’extrême droite, et accessoirement chroniqueur influent ici, Mathieu Bock-Côté. Mais avant, quelques mots sur la France contemporaine s’imposent.

Pour ceux qui ne le savent pas, le paysage politique français est actuellement reconfiguré par l’apparition fulgurante sur sa scène du polémiste, condamné par la justice pour incitation à la haine, Éric Zemmour. Un sondage l’a même récemment crédité d’un nombre de voix lui permettant de se rendre au second tour de la présidentielle de 2022. On ne rigole plus, ici, à ce sujet. Le problème avec Éric Zemmour ? C’est un raciste (ou culturaliste) machiste qui flirte parfois avec le fascisme pur et dur. Sa proposition phare ? Déporter – ses mots, pas les miens – des milliers d’individus de l’Hexagone. Lorsque Jean-Luc Mélenchon, candidat d’extrême gauche, lui demande dans un débat s’il compte s’y prendre par bateau, Zemmour lui répond, avec une candeur assez effrayante, qu’il existe désormais pour cela des avions. Pour Éric Zemmour, l’islam se résume à l’islamisme radical et le djihad. Les musulmans de France, ceux qui habitent dans ces banlieues abandonnées par l’Élysée depuis des années, ne sont pas français. Ils sont un corps étranger dans l’Hexagone qu’il faut déporter, car, comme disait apparemment le général de Gaulle, « les Français et les Arabes sont comme de l’huile et du vinaigre, mettez-les dans le même pot et ils se séparent ». Encore une fois, une expression fétiche de Zemmour. On parle aussi de déchoir de leur nationalité française les binationaux ayant commis un crime. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’insister outre mesure sur la violence et la haine contenues dans les propos rapportés ici : elles sont assez évidentes, bien que les plateaux de télévision français ne cessent d’inviter le polémiste, pour des raisons que l’on soupçonne d’être plus mercantiles qu’autre chose. Mais ce sont là le genre de paroles que l’on peut raisonnablement exclure de la vie politique sans avoir à fournir une justification. Il ne s’agit pas ici de valeurs toujours discutées et discutables, mais des fondements mêmes de nos démocraties, comme l’État de droit, l’égalité procédurale citoyenne, etc. Il faut en finir avec cette idée que la tolérance tolère tout. Une chaîne en particulier, CNews (pour laquelle travaillait aupravant Zemmour), héberge désormais Mathieu Bock-Côté. Ce dernier  se fait largement le chantre des idées de Zemmour, dont il aura loué la franchise et l’honnêteté en plus d’avoir salué la libération de la parole qu’il aurait permise à la droite française.

« Il faut en finir avec cette idée que la tolérance tolère tout »

Sur cette chaîne, Mathieu Bock-Côté aborde, semaine après semaine, ses thèmes fétiches tels que le gauchisme, la gauche identitaire, la « révolution racialiste », le « méchant » féminisme, les sciences sociales diversitaires, en passant par quelques paniques morales au sujet de faits culturels divers. « Attention, mesdames et messieurs, le fils de Superman serait bisexuel ! Ceci est une preuve incontestable de la faillite morale de notre société. » On voit le genre. Mais le discours de Mathieu Bock-Côté est trop souvent malhonnête. Il ne se soumet pas à la rigueur intellectuelle minimale, qui consiste à aborder avec charité les écrits des auteurs que l’on critique. Car aucune charité chez celui pour qui une citation hors de contexte a valeur de preuve et chez qui le fait divers est érigé en démonstration sociologique. À une argumentation riche, il substitue plutôt une litanie de métaphores effrayantes qui, certes, saisissent l’imaginaire, mais qui n’en demeurent pas moins que cela : des phrases chocs, certainement pas des arguments. D’ailleurs, on se demande parfois s’il lit simplement ceux qu’il critique, notamment sur les questions de la « race » qui font débat aux États-Unis depuis des décennies au sein de la gauche quant à l’intégration du critère racial dans les politiques de justice sociale. Il y a là, disons-le au passage parce que ce n’est pas assez souvent rappelé, de véritables enjeux.

Et si la « race » s’est finalement imposée dans la réflexion sur la justice sociale (notamment dans la mise en place des politiques de discrimination positive), c’est précisément parce qu’elle s’avérait inévitable dans une société traversée de part en part par des inégalités structurelles historiques et contemporaines.

Pour donner un exemple assez simple tiré de son Empire du politiquement correct, il nous y présente la démocratie telle qu’elle serait considérée dans le monde académique, c’est-à-dire comme une grande entreprise diversitaire multiculturaliste visant à détruire les spécificités nationales et la nation. Au contraire, des rayons (et des rayons) de bibliothèque sont peuplés de livres argumentant sur la nature de la démocratie libérale. S’il y a un constat qui en ressort, c’est qu’il s’agit d’un « concept essentiellement contesté » dont on ne connaît pas dans le milieu universitaire, finalement, la définition, et que l’on ne parviendra probablement jamais à définir de manière satisfaisante. Tant s’en faut pour l’érudition et l’honnêteté. La tragédie se produit évidemment lorsque ses livres sont lus par des individus (on peut penser, encore, à notre premier ministre), qui, ne fréquentant pas le monde académique, prendront ses mots pour la vérité et s’en inspireront pour critiquer un milieu qu’ils ne connaissent tout simplement pas. Le portrait qu’entretiendra le quidam moyen sur l’université sera alors déformé par celui brossé dans les chroniques malhonnêtes d’un tabloïd.

Mais l’effet le plus pervers est celui du transfert intuitif qui s’opère dans la tête de certains lecteurs : « (1) cette situation qu’il décrit est débile, (2) il se présente comme le seul à se tenir contre cette situation, (3) il doit être quelqu’un d’intègre qui mérite ma confiance ». Autrement, le truc est assez ingénieux : les anti-wokes à la Bock-Côté créent une panique morale qui, parce qu’ils prétendent y répondre, vient à leur conférer une légitimité et une aura de résistant. Et il faut avouer que plusieurs aiments les virils résistants, ceux qui se tiennent debout devant la folie. Cependant, l’ennemi auquel ils prétendent résister est, la plupart du temps, un moulin à vent : inexistant. Or, par ce transfert de légitimé par le biais d’une réponse ferme à une crise artificielle, les autres idées fondamentales de ces « anti-wokes » passent plus facilement : « il a raison sur cela que les autres taisent, pourquoi n’aurait-il pas raison sur ces autres choses, également tues » ? La mécanique est implacable et finement huilée. Ces idées, toutefois, ne devraient pas avoir droit de cité dans l’espace public. Ce sont celles, en France, fondamentalement racistes et fascistes d’Éric Zemmour. Au Québec, les appels à la culture d’un Mathieu Bock-Côté pour définir l’essence du Québécois cachent bien souvent un nationalisme ethnique (le fantasme du pure laine) des plus chauvinistes.

« Les anti-wokes à la Bock-Côté créent une panique morale qui, parce qu’ils prétendent y répondre, vient à leur conférer une légitimité et une aura de résistant »

Face à de telles critiques, les « anti-wokes » répondront que l’on cherche à brimer leur liberté d’expression. « Très bien », les « anti anti-wokes » pourront-ils répondre, « nous posons les limites de notre tolérance au fascisme, au racisme et à l’exclusivisme ». Et ceux-là de surenchérir : « c’est parce que vous êtes “wokes” que vous nous considérez ainsi. Mais nous avons montré que les “wokes” sont totalitaires eux-mêmes : votre discours n’a donc aucune valeur ». Et aux « anti anti-wokes » de finalement répondre : « au contraire, nous sommes radicalement modérés ». 

Et c’est justement notre modération radicale qui nous permettra, à nous les « anti anti-wokes », de sortir de l’impasse médiatique et politique créée par la fiction du « woke » dans l’espace public. Pour ce faire, il nous faut cesser de laisser celui-ci aux extrêmes des deux côtés. Il est vital qu’avec un zèle révolutionnaire « les anti anti-wokes » radicalement modérés réintègrent la cité. 


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