Charles Taylor et le souverainisme

Le Québec a‑t-il un droit légitime à la protection du français ?

Alexandre Gontier | Le Délit

« Tout le monde respectera sûrement ce droit indiscutable que possède le peuple québécois de s’auto-déterminer »

René Lévesque, discours du Trône, Québec, 8 mars 1977

Philosophe de renommée mondiale, Charles Taylor occupe de 1976 à 1979 la chaire Chichele de théorie politique et sociale à l’Université d’Oxford, l’une des plus prestigieuses au monde. Son départ en Angleterre coïncide avec l’accession au pouvoir du Parti Québécois de René Lévesque, premier parti souverainiste depuis le début de la Confédération. Constatant une forte incompréhension – et, conséquemment, un dédain – du souverainisme de la part des Canadien·ne·s anglais·es, Taylor écrit « Why Do Nations Have to Become States », essai qu’il déposera à l’Association canadienne de philosophie en 1979. Son but principal, dans cet essai, est non pas celui de donner son opinion personnelle sur la souveraineté québécoise, mais de tenter d’expliquer les raisonnements qui peuvent en amener certain·e·s à désirer l’indépendance.

La nécessité de l’autonomie

Historiquement, dit Taylor, la raison principale pour laquelle un peuple souhaite devenir un État souverain est le désir d’autonomie, soit la capacité de déterminer son propre sort. Selon cette idée, qui peut être retracée aux Discours sur la première décennie de Tite-Live de Machiavel, au temps de la Renaissance italienne, l’être humain ne mène une vie pleine que lorsqu’il peut gérer ses propres affaires de manière libre. Comme le résume Taylor, l’idée serait que « les personnes libres sont des personnes autonomes ».

Cette idée d’autodétermination peut également être retrouvée dans le discours du Parti Québécois de l’époque : « Comme tous les peuples, les Québécois ont à compter d’abord sur eux-mêmes », déclare le Premier ministre René Lévesque lors du discours du Trône de 1977. Même à l’époque, donc, l’argument de l’autonomie apparaît central au discours public.

Mais pour réclamer l’autodétermination, il faut bien pouvoir affirmer que celle-ci n’est pas déjà un fait de la condition québécoise. Selon Taylor, si les Québécois·es peuvent argumenter qu’il·elle·s sont « colonisé·e·s maintenant » – colonisé·e·s, au sens politique et institutionnel, non pas au sens symbolique et idéologique –, alors il·elle·s pourraient démontrer que le Québec doit devenir un État souverain pour assurer son autodétermination. Or, au temps de René Lévesque, le Québec n’est pas une colonie, certainement pas au même titre que les Treize Colonies américaines en 1776 ou que l’Inde en 1947, au moment de leur indépendance respective. Il est donc clair, pour Taylor, que le Québec, étant une province dans une « démocratie représentative structurée fédéralement », n’a pas besoin de souveraineté pour s’autodéterminer.

Cela dit, Taylor reconnaît qu’il y a d’autres formes de dépendance qui ne sont pas politiques. Le Québec étant la seule province francophone plongée dans l’immensité de l’Amérique anglophone, il est clair que le français se retrouve souvent éclipsé, voire écrasé, par l’hégémonique langue anglaise. Une justification plus valide de la souveraineté – celle que bien trop de Canadien·ne·s anglais·es ne comprennent pas, selon Taylor – viendrait donc du droit fondamental au français.

« Si notre communauté linguistique est essentielle à notre humanité, alors son existence peut être protégée de l’action d’autrui »

Le droit à la langue

L’argument du droit au français part de la prémisse fondamentale que l’identité personnelle est essentielle à l’intégrité de l’être humain. Rares sont ceux et celles qui nieraient ce fait : une personne sans identité est à peine une personne pleinement humaine. La deuxième prémisse est que, « pour les gens aujourd’hui, un pôle crucial d’identification (dans certains cas, le pôle crucial) est […] leur communauté linguistique ». En d’autres termes, la langue et la communauté attachée à cette langue représentent pour les êtres humains une partie importante de leur identité. Si l’on accepte ces deux prémisses, l’on conclut logiquement que la survie de la communauté linguistique est essentielle à l’intégrité de l’être humain.

Par ailleurs, il est évident que l’on peut exiger d’autrui de respecter tout ce qui est indispensable à notre intégrité. Par exemple, dans la mesure où le droit au mouvement est indispensable à la réalisation de notre humanité, l’on peut exiger son respect de la part d’autrui. De la même façon, si notre communauté linguistique est essentielle à notre humanité, alors l’on peut conclure que son existence peut être protégée de l’action d’autrui.

L’argument, résumé, est donc le suivant :

1. Notre identité est essentielle à notre intégrité en tant qu’humain·e.

2. La communauté linguistique est une partie indispensable de notre identité.

3. Conséquemment, notre communauté linguistique est essentielle à notre intégrité en tant qu’humain·e.

4. Nous avons le droit d’exiger que d’autres personnes respectent tout ce qui est indispensable à notre intégrité en tant qu’humain·e.

5. En conclusion, nous avons le droit d’exiger que d’autres respectent notre droit à notre communauté linguistique. 

Parmi ces cinq propositions, la deuxième est celle qui fait réellement l’objet de débat au Canada. Certaines personnes – les ultranationalistes québécois·es, par exemple – peuvent considérer que la langue française n’est pas un pôle quelconque, mais le pôle unique de leur identité. Porter atteinte à la langue équivaudrait donc à menacer la totalité de leur être. D’autres voient la langue comme une base importante de leur identité, mais pas la base unique. C’est le cas de Taylor lui-même, qui reconnaît d’autres pôles d’identité comme les traditions, les coutumes, etc. D’autres encore rejettent totalement quelconque association entre langue et identité. Les Canadien·ne·s anglais·es, observe Taylor, font souvent partie de cette dernière catégorie. Il n’est pas rare, dit-il, de les entendre défendre l’argument philistin selon lequel la langue est uniquement et simplement un moyen de communication – rien de plus – et qu’il faudrait donc choisir le moyen de communication le plus efficient : l’anglais, évidemment. Cet argument est d’ailleurs souvent utilisé pour justifier la suppression du français à travers le Canada.

Mais Taylor dénonce l’absurdité de ce dernier point de vue. Selon lui, pour que l’individu puisse se définir en tant qu’être humain, il a nécessairement besoin d’un « horizon de sens », soit d’un langage du sens, en quelque sorte, qui lui permette de formuler sa conception de soi. Cet « horizon de sens », l’individu peut seulement l’acquérir par le moyen de « l’appartenance à un groupe », à une « tradition culturelle ». La langue, qui ne saurait se détacher de la communauté qui l’héberge, constitue donc une façon unique d’appréhender le monde. Bien plus qu’un simple moyen de communication, il s’agit d’une partie essentielle de notre identité. 

Même les Québécois·es français·es non souverainistes, affirme Taylor, reconnaissent le fait que la langue est une partie non négligeable de leur identité. Il·elle·s comprennent que supprimer la langue française reviendrait à détruire tout un angle de perception de la réalité. Il·elle·s soutiennent donc tous·tes, d’une façon ou d’une autre, la conclusion finale que la communauté linguistique française doit être sauvegardée au Québec. Est-il nécessaire de devenir un État souverain pour assurer ce droit ? Possiblement. Taylor ne partage certainement pas cet avis, mais là n’est pas l’objet de son essai. La priorité, pour l’instant, est que le reste du Canada comprenne l’instinct de protection du français et reconnaisse le droit fondamental à cette protection.

« Une unité supranationale peut nous protéger de l’obsession étouffante, répressive de la nation, qui constitue l’un des dangers de la civilisation moderne » 

Charles Taylor

Dans la même édition